top of page

Pour votre bien

  • il y a 19 heures
  • 19 min de lecture

À peu près n'importe qui penserait pouvoir reconnaitre le danger, s'il sonnait un soir à sa porte. Cet homme-là en était sûr, lui aussi.

Ce que vous allez lire /écouter est le témoignage d'un homme, un père, en Angleterre, au début des années 90. Une histoire qui, sur le moment, semble impossible. Presque surnaturelle. Sauf qu'elle s'inspire de faits parfaitement réels et documentés. Et que la vérité, derrière tout ça, est sans doute plus dérangeante encore.

Je vous la dévoilerai à la toute fin. Pour l'instant, voici son témoignage :



L'épisode est conçu initialement pour l'écoute. Vous pouvez l'écoutez ci-dessous :



Il faut d'abord que je vous parle de mes nuits. Parce que c'est de là que tout est parti, je crois.

Ça faisait des mois que je ne dormais plus. Et je ne parle pas d'une mauvaise nuit de temps en temps, non. Je parle de semaines entières. Sa mère et moi, on s'était séparés au printemps, et j'avais gardé Georges avec moi. Mon fils. Il avait cinq ans.

Et un enfant de cinq ans, tout seul, sans personne pour prendre le relais… vous ne dormez plus. Surtout s’il est malade. Il se réveillait à deux heures, à quatre heures. Parfois à cause des cauchemars comme n’importe quel enfant, mais souvent à cause de sa toux.

Et à chaque fois je me levais, et je m'asseyais au bord de son lit jusqu'à ce qu'il se rendorme. Et après, ça laissait place aux insomnies. Je restais là, dans la cuisine, avec un thé, à regarder la nuit par la fenêtre en attendant que le soleil se lève.

Et je vais être honnête avec vous, sinon ça ne sert à rien de vous raconter tout ça. Il y a eu des nuits, vers trois heures du matin, où je me suis pris la tête dans les mains, et où je me suis demandé si j'avais fait le bon choix. D'avoir un enfant, je veux dire.

C'est horrible, hein, dit comme ça. Un père qui pense ça de son gamin. Mais quand vous n'avez pas fermé l'œil depuis des semaines, votre tête vous balance des conneries que vous ne pensez pas vraiment... Dès le lendemain matin vous avez honte, et vous le serrez encore plus fort dans vos bras.

Parce que je l’aime, ce petit. Plus que tout au monde. C'était un gamin fragile, Georges. Il faisait de l'asthme depuis qu'il était tout bébé. On le connaissait par cœur, le chemin de l'hôpital, tous les deux. D'ailleurs, quelques semaines avant tout ça, il avait fait une crise. Une grosse crise. On y avait passé plusieurs jours. Il en était ressorti, bien sûr. Mais il était... différent. Épuisé. Voir son gamin comme ça sans ne rien pouvoir faire, croyez-moi c’est horrible.

Enfin… Son petit inhalateur, depuis, on le traînait avec lui partout, pas le choix. Et ce jour-là, il l’avait posé dans le salon.


Bon. Le soir où ça a commencé.

C'était en semaine. Un mardi. Non, un mercredi, je ne sais plus, peu importe. A ce moment-là, les jours se ressemblaient tous, je ne les comptais même plus. Il faisait déjà nuit, et il pleuvait.

J'avais réussi à coucher Georges un peu plus tôt que d'habitude. Enfin… non, à le poser devant la télé du salon, plutôt, avec ses dessins animés, le son beaucoup peut-être un peu fort, comme toujours. C’est son plaisir à lui et moi ça me laisse un peu de temps libre.

Moi, j'étais dans la cuisine, juste à côté. Je me souviens même de l'odeur, j'avais fait réchauffer un truc que je n'ai pas mangé, au final.

J'étais assis, le dos contre le mur, et je sentais la fatigue me tomber dessus d'un coup. Ce moment, vous connaissez, où les paupières pèsent des tonnes et où vous savez que si vous fermez les yeux deux secondes, c'est fini, vous êtes parti.

La pluie dehors. Les dessins animés à côté, étouffés. Le radiateur qui soufflait sous la fenêtre. Tout était calme. Je crois même que j'ai fermé les yeux, une seconde.


Et c'est là qu'on a sonné.

Sur le coup, ça ne m'a même pas inquiété. Ça m'a juste agacé, en fait. Il devait être vingt heure, quelque chose comme ça. Je me souviens que le soleil se couchait. Je me suis dit : qui est-ce qui vient sonner à une heure pareille, sous la pluie ? Un colis, à cette heure ? Non.

Un voisin ? Non plus, je connais Daniel, c’est pas son genre.

Je me suis levé en râlant, les jambes lourdes, et je suis allé ouvrir.

Et il y avait deux femmes sur le pas de la porte.

Elle devait avoir la trentaine, toutes les deux. Bien habillées, (sans être chics pour autant, mais propres sur elles quoi, correctes) le genre de manteau qu'on enfile pour aller travailler. L'une d'elles avait une sacoche en cuir serrée contre la hanche. Et elles me souriaient. Un sourire poli et tranquille.

J’essaie de vous donner un maximum de détails comme vous me l’avez demandé hein.

Et c'est celle à la sacoche qui a parlé la première et m’a dit :


Bonsoir, monsieur. On vient des services de protection de l'enfance. Rien d'inquiétant, c'est juste une petite visite de routine.


Elle a sorti une carte, une carte plastifiée, elle me l'a passée une seconde devant les yeux, et elle l'a rangée aussitôt. Je n'ai pas eu le temps de lire ce qu'il y avait dessus. Même pas le nom.

Et vous savez quoi ? Sur le moment, ça ne m'a pas fait tiquer. Aujourd'hui, je me dis : des services de l'enfance, à 8 heures du soir, sous la pluie ? ... Mouais…

Mais sur le moment, non. J'étais bien trop crevé pour me poser la question. Et puis… ça va vous paraître bête, mais quelque part, ça m'a presque soulagé.

J’ai vu deux femmes calmes, posées, qui venaient se préoccuper de mon fils. J'ai eu l'impression, l'espace d'une seconde, de ne plus être tout seul à porter tout ça.

Mais il y a un truc que je n'ai compris qu'après, en y repensant des dizaines de fois. C'est qu'elles ne me regardaient pas vraiment, moi.

Pendant qu'elles me parlaient, leurs yeux passaient par-dessus mon épaule. Elles regardaient à l'intérieur.

La plus jeune, celle qui n'avait pas la sacoche, elle s'était même penchée un peu sur le côté, l'air de rien, pour mieux voir, je m’en souviens. Et c'est l'autre qui a dit :


On peut entrer un instant ? On sera mieux pour discuter.


Et là, j'ai hésité une seconde. Parce que derrière moi, franchement, c'était la catastrophe. La vaisselle qui débordait de l'évier, du linge en boule sur le canapé, des jouets partout, un carton de déménagement que je n'avais toujours pas vidé. Et ... Bah ça la fou mal devant des services de protection de l’enfance !

Et elles voyaient tout ça. Elles ne disaient rien, mais elles le voyaient, je sentais leurs regards... Et c'est aussi pour ça que je les ai laissées entrer… je crois.

Je voulais leur montrer qu'il n'y avait rien de grave là-dedans, que c'était juste du désordre, le désordre d'un père fatigué.

Enfin bref, alors je me suis écarté, et je les ai laissées passer.


Elles sont entrées, et la première chose qu'elles ont faite, c'est de se séparer. Sans rien dire du tout, comme si elles avaient tout prévu d'avance. La plus âgée est allée droit vers le salon dès qu’elle est entré, vers Georges. L'autre est restée avec moi, dans l'entrée.

J'ai suivi la première du regard. Elle s'est approchée de mon fils, qui était toujours scotché à ses dessins animés, et elle s'est accroupie devant lui, tout doucement, à sa hauteur. Elle ne l'a pas touché. Elle s'est juste penchée vers son oreille, et elle lui a dit quelque chose. Tout bas.

Je n'ai pas entendu quoi. La télé était trop forte, et j'étais trop loin. J'ai juste vu Georges tourner lentement la tête vers elle, la regarder, et hocher la tête.

Et pendant ce temps-là, l'autre me parlait. Avec une voix très posée. Elle me posait des questions, l'air de rien. Est-ce qu'il dormait bien, la nuit. Est-ce qu'il mangeait correctement. Est-ce que j'avais de la famille dans le coin, quelqu'un pour m'aider, ou est-ce que j'étais seul avec lui. Et moi je répondais.

Peut-être trop vite, avec du recul.

"Oui, oui, il dort bien. Oui, il mange bien." etc..

Mais pendant que je parlais, je voyais ses yeux à elle balayer la pièce. Et plus elle regardait, plus je me mettais à voir ma propre maison à travers son regard à elle. Le bazar. Mon fils encore réveillé devant la télé à cette heure-là. Et moi, mal rasé, mal lavé, en pyjama à 8 h du soir. Je me suis surpris à m'excuser. À m'excuser pour le désordre, comme un gosse pris en faute.

Ça n'a pas duré longtemps. Dix minutes, un quart d'heure peut-être, mais pas plus. Et puis celle qui était avec Georges s'est relevée, et elles se sont dirigées vers la porte toutes les deux, en même temps.

Celle à la sacoche s'est arrêtée sur le seuil. Elle s'est retournée une dernière fois, elle a regardé mon fils par-dessus mon épaule, et elle a dit, avec son petit sourire :


Prenez bien soin de Georges.


Et elles sont parties dans la nuit.

J'ai refermé la porte. Et je suis resté planté là, la main encore sur la poignée, sans bouger. Parce qu'il y avait un truc qui clochait. Un truc que mon cerveau, bien que fatigué je vous l’accorde, venait de repérer.

Georges... Elle avait dit Georges.

Et moi, je ne leur avais jamais donné son prénom. Ni à l'une, ni à l'autre. J'en étais sûr. A aucun moment je n'avais prononcé son nom.

Si ça avait été celle qui a parlé à mon fils qui aurait dit ça, je dis pas ! Et encore, il n’a même pas parlé...

Alors J'ai rouvert la porte d'un coup. Pour leur poser la question d’où elles connaissaient son prénom.

Mais il n'y avait plus personne. L'allée et la rue était vide. Elles étaient parties depuis à peine une minute, et c'était déjà comme si elles n'avaient jamais été là.

Je suis resté un moment sur le pas de la porte, à fixer la rue vide sous la pluie. Et puis j'ai refermé. Je me suis dit que j'étais épuisé, que je me faisais des idées. Qu'une visite des services, même tard, ça devait bien arriver. Et le prénom, eh bien… Je ne sais pas trop...

Voilà ce que je me suis dit. Et je suis allé me coucher.



Le lendemain, je n'ai presque pas dormi. Mais cette fois, ce n'était pas seulement à cause de Georges. C'était cette visite qui me tournait dans la tête, toute la nuit. Le prénom, surtout. Plus j'y repensais, moins je le retrouvais, ce moment où j'aurais pu le prononcer devant elles.

Le matin, je me suis occupé de Georges comme d'habitude. Mais j'avais la tête ailleurs. Et en milieu de matinée, je suis sorti. Prendre l'air. Mais en vrai, je crois surtout que j'avais besoin d'en parler à quelqu'un. Quelqu'un de normal, vous voyez. Quelqu'un qui me dirait que tout ça était banal, et que je me faisais des idées. Avec tout ce qu’on entend à la télé... On est parfois sur nos gardes.

Daniel, c'est mon voisin. Celui dont je vous parlais tout à l'heure. Un retraité, un brave type, le genre de voisin qu'on a de la chance d'avoir à côté de chez soi. Il passait ses journées dans son jardin de devant, à tailler, à arroser, à saluer tous les gens qui passaient... Un amoureux de son jardin. Un retraité quoi !

Et il était là, justement, ce matin-là, penché sur sa haie, le sécateur à la main.

On a parlé deux minutes de la pluie de la veille, du temps qui n'arrivait pas à se décider. Et puis, l'air de rien, j'ai glissé ça dans la conversation. Je lui ai dit que j'avais eu une drôle de visite, la veille au soir. Deux femmes des services de l'enfance, à une heure pas possible.

Il a relevé la tête de sa haie. Il m'a regardé, et il m'a dit :


Quelles femmes ?


Je lui ai expliqué : les deux femmes, la sacoche, l'heure tardive, la pluie. Et lui, plus je parlais, plus il fronçait les sourcils. Et il a fini par me dire, tout doucement, comme s'il cherchait ses mots pour ne pas me froisser :


Attends… hier soir, j'étais dehors, moi. Je taillais cette haie, là, jusqu'à la tombée de la nuit. Et je t'ai vu, sur ton perron. T'as ouvert ta porte… mais y avait personne, mon vieux. Personne. T'es resté planté là un bon moment, à parler tout seul.


Tout seul...

Je suis resté là un instant, comme un con. Et puis j'ai ri. Un rire… pas très convaincu. Je lui ai dit qu'il avait dû rentrer chez lui une minute, et qu'il les avait loupées, et qu’il m’avait vu rouvrir la porte une fois qu’elles étaient partis. Il a haussé les épaules. Il m'a répondu "ouais, sûrement", mais à sa façon de le dire, je voyais bien qu'il n'y croyait pas une seconde.

Et c'est là qu'il m'a regardé. De haut en bas, lentement. Et il m'a demandé, avec un air bizarre :


Dis donc… tu sors comme ça, maintenant, toi ?


J'ai baissé les yeux sur moi. J'étais en pyjama... En plein milieu de la matinée, sur le trottoir, devant tout le monde. Je lui ai expliqué que je l'avais aperçu depuis ma fenêtre, que j'étais sorti vite fait pour lui dire bonjour, et que je n'avais pas pris le temps de m'habiller. Ce qui était vrai, d'ailleurs.

Il m'a regardé encore une seconde. Et il a juste dit :


Un pyjama… mmh.


Et il s'est remis à tailler sa haie, sans rien ajouter de plus.

Je suis rentré chez moi. Et toute la journée, cette phrase m'est restée collée. "Y avait personne. Tu parlais tout seul."

A la base, je voulais prendre l’air et chercher un peu de rationalité, au final, je suis rentré avec plus de questions que de réponses dans ma tête.

Et ce n’était que le début.



Ce soir-là, je n'ai pas réussi à dormir. La phrase de Daniel me tournait dans la tête, encore et encore. Alors, vers une heure du matin, j'ai laissé tomber. Je me suis levé, je suis descendu au salon, et j'ai allumé la télé.

C'est un truc que je faisais souvent, à cette époque. Quand le sommeil ne venait pas, j'allumais le poste, le son pas très évidemment, pour me sentir un peu moins seul, avoir une présence dans la pièce quoi.

Notre télé, c'était un vieux machin qui mettait trois plombes à s'allumer. J'ai zappé un moment, sans rien chercher de précis. Des pubs, un vieux film, une émission de plateau. Et puis je suis tombé sur un journal. Ou un reportage de fin de soirée, je ne sais plus.

Il était question d'une affaire. Quelque part dans le nord du pays. Je n'ai même pas retenu le nom de la ville, au début, parce que je n'écoutais que d'une oreille.

Ça disait :


…plus d'une centaine d'enfants, retirés à leurs familles en l'espace de quelques mois, sur la foi d'un examen médical aujourd'hui contesté de toutes parts. Aujourd'hui encore, des parents réclament des réponses…


Et il y a un truc qui m'a fait relever la tête. Des images de gens, devant des maisons. Des pères, des mères, qui parlaient face à la caméra. Et qui répétaient tous la même chose : qu'ils n'avaient rien fait. Qu'on leur avait voulus leur prendre leurs enfants du jour au lendemain, sans preuve, sur un simple soupçon.

Et puis le présentateur a expliqué quelque chose qui m'est resté.


…les services assurent avoir agi pour le bien des enfants. Dans le doute, et pour leur bien, mieux vaut intervenir trop tôt que trop tard…


Pour leur bien...

Je suis resté là, devant l'écran, la télécommande à la main, sans bouger. Et j'ai éteint la télé.

Et d'un coup, le salon est redevenu complètement silencieux. Je suis resté assis là un moment, sans bouger, je ne saurais pas vous dire combien de temps.

Parce que une idée s'était installée dans ma tête.

Je suis remonté à l'étage. Je me suis arrêté devant la chambre de Georges, et j'ai entrouvert la porte, tout doucement.

Juste pour le voir.

Juste pour être sûr qu'il était bien là, dans son lit, à dormir.

L’instinct paternel j’imagine…



Je vous ai dit que je ne dormais plus. Mais à partir de là, ce n'était plus vraiment de l'insomnie. Je restais allongé dans le noir, les yeux grands ouverts, à guetter le moindre bruit autour et dans la maison. Je commençais à craindre pour mon petit garçon.

Et cette nuit-là, justement, il y a eu un bruit. Dehors. Devant la maison.

Au début, je me suis dit que c'était la pluie Ou un chat, ou n'importe quoi. Mais non. C'était un bruit de pas. Assez lents. Sur l'allée de gravier qui mène à ma porte.

C’était quelqu'un qui marchait, juste à côté de ma maison. J’en étais sûr.

Je me suis levé, sans allumer la lumière. Je me suis approché de la fenêtre de ma chambre, celle qui donne sur la rue. Et j'ai écarté un peu le rideau. Et il y avait quelqu'un.

Devant le portail. Il y avait une silhouette. Debout, tournée vers la maison. Je ne voyais pas son visage. Il faisait trop sombre, et la seule lumière, c'était celle du lampadaire, un peu plus loin, qui éclairait à peine. Je distinguais juste une forme. Une forme… humaine, sombre, sous la pluie. Qui regardait dans ma direction.

Et elle ne bougeait pas. Aucun geste, aucun mouvement. Juste cette forme parfaitement immobile, plantée là, dans la nuit.

Je suis resté figé derrière mon rideau, sans oser respirer. Je ne saurais pas vous dire combien de temps.

Et puis je suis descendu. J'ai traversé l'entrée. J'ai posé la main sur l'interrupteur du perron. Et j'ai ouvert la porte d'un coup, en allumant la lumière en même temps.


Et il n'y avait PERSONNE.

L'allée, le portail, la rue : tout était vide. Il y avait juste la pluie qui tombait à grosse goutte dans la lumière jaune du perron. Personne…

Je suis même sorti de quelques pas, en pyjama, sous la pluie, pour regarder à droite, à gauche. Mais il n’y avait rien.


Jusqu'à ce que je vois ce con d’oiseau tout noir à ma gauche qui venait de me faire sursauter, ses yeux qui brillaient dans la nuit. Ça m’a un peu rassuré je vous avoue...

Sauf que les pas, eux, je les avais entendus. ça ne s'invente pas. Enfin… je crois.

Je suis rentré. J'ai fermé la porte... à clé. Et je suis remonté me coucher. Mais je n'ai pas fermé l'œil. Je suis resté là, à fixer le plafond dans le noir.



Après cette nuit-là, je n'ai toujours pas dormi. Ça me travaillais trop. J’ai passé la nuit suivante en bas, dans le salon, assis dans le fauteuil face à la fenêtre à surveiller la rue, la lumière éteinte, pour que s’il y ait quelqu’un, il ne se doute pas de ma présence.

Et c'est comme ça que j’ai remarquée une voiture un soir…

Elle était garée un peu plus bas dans la rue, de l'autre côté, juste sous le réverbère cassé. Le seul endroit de la rue, d'ailleurs, où on ne voyait quasi rien.

Au début, je n'y ai pas prêté attention. Une voiture garée, la nuit, dans une rue résidentielle, ça n'a rien d'extraordinaire. Sauf qu'il y avait quelqu'un dedans.

Je ne le voyais pas vraiment. C’était juste une forme, derrière le pare-brise. Et de temps en temps, un petit point rouge qui s'allumait et s’éteignait.

J’étais persuadé que c’était une cigarette. Quelqu'un qui fumait, assis dans sa voiture, dans le noir, le moteur éteint, sans phares. À regarder la maison.

Je suis resté à le fixer une bonne partie de la nuit. Et lui, j'en aurais mis ma main au feu, il regardait dans ma direction.

Au matin, quand le jour s'est levé, la voiture n'était plus là. Évidemment. Mais mon hypothèse s’est confirmée. A l’endroit exact où elle se trouvait la veille, il y avait deux mégots de cigarette par terre.

Et la nuit suivante, elle est revenue. Même endroit. Même heure… à peu près. Et je pouvais voir encore une fois le même point rouge, derrière le pare-brise.

Et c'est là que j'ai commencé à faire des liens, dans ma tête. Les deux femmes qui étaient venues, la silhouette au portail, et maintenant cet homme qui passait ses nuits devant chez moi à fumer dans le noir. Je me suis dit qu'ils étaient peut-être plusieurs. Que ce n'était pas une coïncidence. Que tout ça — les visites, le rôdeur, la voiture — c'était… organisé. Que quelqu'un, quelque part, avait décidé de s'en prendre à mon fils, et qu'ils se relayaient pour surveiller la maison, en attendant le bon moment. Mais je ne les laisserai pas faire. Quitte à ne pas dormir.

Je ne sortais quasiment plus. Je gardais Georges près de moi, tout le temps, à portée de regard. J'ai fermé les volets que je n'avais jamais fermés de ma vie. Je vérifiais la porte deux fois, trois fois par nuit.



Et un matin, au lendemain de cette nuit passée dans le fauteuil à guetter la voiture, Georges était à table, en pyjama, à moitié réveillé devant son bol de céréale. Et sans lever les yeux, sans s'arrêter de manger, il m'a dit, comme ça :


La dame, elle a dit qu'elle reviendrait me chercher.


Je me suis arrêté net, la boîte de céréales à la main. Je lui ai demandé quelle dame. Il a juste haussé les épaules, repris une cuillère, et il est passé à autre chose, les yeux sur ses dessins animés.

Et JUSTEMENT, elle a tenu promesse. Le soir même.

J'avais couché Georges, j'étais dans le salon, quand on a sonné. Et avant même d'aller ouvrir, ne me demandez pas pourquoi mais j'ai su que c'était elles.

J'ai ouvert et ... Elles étaient là, toutes les deux. Sauf que cette fois, je n'étais plus du tout soulagé de les voir. Cette fois, j'avais peur.

Celle à la sacoche a parlé. Elle m'a dit qu'elles avaient regardé le dossier de Georges. Et puis elle a dit, sans même me dire bonjour :


Son passage à l'hôpital, le mois dernier… on sait que ça a dû être une période difficile. Pour lui, comme pour vous...


L'hôpital.

Je n’ai même pas écouté la suite, ou alors... je ne m’en souviens plus.

Je ne leur en avais JAMAIS parlé. Comment est-ce qu'elles pouvaient être au courant ?

Et le pire, vous savez quoi ?

C’est que je leur ai claqué la porte au nez. Je crois que j’ai eu trop peur. Tout ça devenait beaucoup trop louche bordel !

Mais je ne me suis pas éloigné ! Je suis resté là, le front contre la porte. Et de l'autre côté, dehors, je les ai entendues parler. À voix basse. Elles ne savaient sûrement pas que j'étais juste derrière.

Je n'ai pas tout saisi, la porte étouffait les mots. Mais une phrase est passée, nette, dans la bouche de l'une d'elles :


…on ne peut pas le laisser avec lui, pas dans cet état-là. Il faut qu’on l’emmène.


Ils voulaient me prendre Georges. C'était ça. J’avais RAISON !

J'ai écarté le rideau de la fenêtre pour les regarder s'en aller. Et je les ai vues descendre l'allée, dans le noir, et marcher tout droit, sans hésiter une seconde… jusqu'à une voiture. Une voiture, juste sous le réverbère cassé avec un homme avec une cigarette à la bouche à l’intérieur. Elles sont montées dedans. Toutes les deux. Et la voiture a démarré, et elle a disparu au bout de la rue.

C’était trop.


Et quand je me suis alors décidé à aller voir les flics, j’ai dis à mon fils de m’attendre là. J’ai saisi la poignée, et... J’ai vu la même femme à la sacoche. Seule cette fois. Qui était visiblement resté devant chez moi depuis 10 minutes… ou était revenue… parce-que je l’avais clairement vu partir !

Elle regardait dans la maison en mettant se mains au-dessus de son front, comme pour essayer de voir à travers le rideau.

Alors je lui ai dit :


Qu’est-ce que vous faites là ?


Elle a répondu :


Monsieur Jones. Il faut que vous veniez avec moi, maintenant. S'il vous plaît.


C’est quoi ce délire ? Maintenant c’est moi qu’elles veulent ? Peut-être qu’elles voulaient m’éloigner de mon fils ?

J'ai reculé dans le couloir, le cœur qui battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait exploser.

Puis j’ai crié :


PARTEZ JE VOUS DIS !


Puis elle a fait demi-tour et je l’ai entendue s’éloigner.

Il fallait que je parle à quelqu'un avant d’aller au poste pour m’assurer d’un truc.

Je suis sorti, je me suis assuré qu’il n’y avait personne dans les environs et se suis allé trouver Daniel, par-dessus la haie, et je lui ai tout déballé. La voiture, les femmes, et celle qui venait de revenir, seule, pour m'emmener.

Et Daniel, cette fois, il a hoché la tête. Et il m'a dit :


La dame, oui. Je l'ai vue, tout à l'heure. Devant chez toi. Elle regardait à ta fenêtre.


Enfin ! Enfin quelqu'un qui l'avait vue. Je n'étais pas fou, il y avait bien quelqu'un. Je lui ai dit que c'était exactement ça, qu'elles en voulaient à Georges, qu'il fallait m'aider, appeler la police, n'importe quoi.

Et Daniel, il m'a regardé. Longtemps. Avec un air que je ne lui connaissais pas. Et il m'a dit, tout doucement :


Écoute-moi… cette dame, là… tu devrais peut-être la suivre.


La suivre ?...

Je l'ai regardé comme s'il venait de me gifler. Lui aussi, alors ! Lui aussi était avec eux ! C'était la seule explication possible. Ils avaient dû le voir, lui parler, lui raconter des choses sur moi.

Je suis parti sans un mot. Je l'ai planté là, au milieu de son jardin, son sécateur à la main. Et en rentrant chez moi, je me souviens de me l'être répété, encore et encore : mais personne ne comprend, ou quoi ? Personne.

J'étais seul. Complètement seul.

Ma dernière issue, c’était d’en parler aux autorités. Je ne voyais plus que ça !


Je suis allé au commissariat le plus proche. À pied.

Sur le trajet... je vous mentirais si je ne vous disais pas que je sentais des regards sur moi. Des gens me regardaient bizarrement dans la rue.

Quand je suis arrivez, il y avait un agent au comptoir. Je me suis planté devant lui, et je lui ai tout déballé. Les deux femmes, les visites le soir à la nuit tombée, la voiture sous le réverbère, l'homme qui fumait. Tout. Je lui ai dit qu'on en voulait à mon fils, qu'on voulait me l'enlever, qu'il fallait faire quelque chose, et vite.

Il m'a écouté. Il prenait des notes, il était calme, poli. Il m'a posé des questions : à quoi elles ressemblaient, ce qu'elles conduisaient, etc...

Puis il a appelé son supérieur... Vous. Et vous m’avez demandé de tout vous raconter en détail depuis le début.

...

Monsieur l’agent... j’ai réellement besoin d’aide.


– Vous vivez seul, monsieur ?


– Avec mon fils. Je vous l’ai dit.


– Et… depuis combien de temps vous n'avez pas dormi ?


– Avec tout le respect... Je ne suis pas venu pour qu’on m’interroge moi.


– Monsieur… pourquoi vous êtes habillé comme ça ?


– Mais qu'est-ce que vous avez tous, à la fin, avec ça ?! Daniel, vous, tout le monde ! Je suis en pyjama ! Oui, je n'ai pas pris le temps de m'habiller, c’est un drame ?!


– Je vois... Un instant je vous prie.


composition d'un numéro de téléphone


– Oui… je crois que je l'ai. Monsieur Jones. Il est là, devant moi… Il est en tenue de l'hôpital, oui. Envoyez quelqu'un.


– En tenue de l'hôpital ?...


– Monsieur Jones. Écoutez-moi. Votre fils… votre fils est décédé. Le mois dernier. À l'hôpital, dû à sa crise d'asthme.


– …Non. Non. Vous vous trompez. Vous vous trompez de personne, ou de dossier, je ne sais pas. Georges dort à la maison. Je l'ai couché tout à l'heure, avant de venir. Je lui ai même dit de m'attendre !


– Monsieur Jones. Ça fait plusieurs jours qu'on vous cherche. Vous êtes parti de l'unité post-traumatique, à l'hôpital. Vous n'avez pas vos affaires sur vous, vous êtes en tenue de patient. Regardez-vous.


– Non. Non, non, non. C'est faux. C'est forcément faux. Je l'ai vu ce matin, je lui ai donné ses céréales. Je l'ai entendu, ce soir, derrière sa porte. Je l'ai entendu respirer, vous m'entendez ? Je l'ai entendu respirer, il est vivant, il m'attend à la maison, il faut que je rentre, il....


– Le petit est mort le mois dernier Monsieur Jones. D’une crise d'asthme, en pleine nuit. Vous étiez seul avec lui.

Attendons la médecin ici ensemble, ça va aller.

...

Vous savez… ce qui vous arrive est loin d’être un cas isolé.

À cette époque, on en voit passer. Des gens seuls, à bout, qui débarquent ici persuadés qu'on veut leur enlever leurs enfants.

Au bout d'un moment, on finit par les reconnaître...

Monsieur ?...


– Vous savez, on passe notre temps à se plaindre, quand on a des enfants... Les nuits sans sommeil, la fatigue qui s’accumule, les journées qui n'en finissent pas. On râle. Et on finit par oublier ce qui compte le plus.

On oublie que le jour où ils ne sont plus là… on donnerait tout. Absolument tout. Juste pour les entendre nous appeler en pleine nuit encore une fois.




« Ce n'est pas le premier. »

Ce que vient de dire ce policier, n'est pas une phrase en l'air.

Parce que derrière l'histoire de cet homme se cache des cas de réels et documentés. On parle de plus de 250 cas similaires.

Pour en savoir plus, écoutez la version audio à 27min25sec.


Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note

NB : Les histoires écrites publiées sur ce site sont des transcriptions adaptées de récits audio. Elles conservent donc volontairement un rythme oral, pensé à l’origine pour l’écoute.

S'abonner sur la plateforme de votre choix : 

  • Lien vers la chaîne Spotify chroniques étranges
  • Youtube
  • Lien vers la chaîne Deezer du podcast chroniques étranges
  • Lien vers la chaîne Apple podcast
  • Lien vers le flux RSS du podcast en ligne
  • Lien Instagram chroniques étranges
  • lien vers la chaîne TikTok

Les histoires du site sont gratuites et sans publicité. Seules les publicités des podcasts me rémunère. É​couter, c'est soutenir.

Chroniques+ permet d’écouter toutes les histoires audio sans pub, en son HD et 24h avant leur sortie.
Votre soutien est précieux : sans vous, Chroniques Étranges n’existerait pas.

bottom of page