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📖 Une nouvelle histoire tous les mois

Voix Sans Issue

Dernière mise à jour : il y a 7 jours

L’histoire que je vais vous raconter aujourd’hui a vraiment eu lieu, elle est basée sur des faits réels. Et c’est ce qui la rend perturbante. Je vous donnerai toutes les informations ainsi que toutes les sources à la fin de la chronique, mais vous allez voir, la montée en tension progressive de ce récit a de quoi mettre les frissons.


En 1921, Monsieur et Madame H ainsi que leurs enfants emménagent dans une grande maison usée par le temps, accompagnés de leurs domestiques. Le papier peint se décolle par endroits, le plancher craque, mais la bâtisse reste très bien isolée pour l’époque.

La famille est heureuse d’emménager dans ce nouveau foyer malgré l’état général. Il n’y a pas d’électricité : tout est éclairé et chauffé au gaz, ce qui en fait un lieu très sombre, surtout la nuit.

La maison est grande, c’est aussi et surtout pour cela qu’ils ont eu le coup de cœur. Elle comprend un très vaste bureau - idéal pour le père de famille qui compte y passer ses journées à écrire ses chroniques - ainsi que toutes les pièces classiques d’une demeure de cette taille, reliées par de longs couloirs, tous recouverts de grands tapis.


Les premiers jours, ils s’installent. Ils rangent, réorganisent les pièces, reprennent leur routine. Rien d’extraordinaire : seulement le temps de prendre la mesure d’un lieu trop vaste pour eux, encore inconnu.

Mais très vite, ils ressentent une drôle de sensation. Un léger malaise, sans véritable raison.

C’est là que tout commence.


Toutes les histoires sont créées spécifiquement pour l'audio. Vous pouvez la suivre juste ici :


PARTIE 1


Les deux premiers jours, Madame H. ne se sent pas bien. Rien de précis, juste une tristesse lourde qui colle à la peau qu’elle peine à expliquer. Et une fatigue qui ne passe pas.

Monsieur H. ressent la même chose, sans réellement l’avouer à sa femme.


Dans le grand bureau, Monsieur H. écrit ses chroniques. La pièce est belle, très haute, surplombée de poutres imposantes, entourée d’une grande bibliothèque et recouverte de gros tapis qui étouffent le bruit. Seule la flamme du bec de gaz perce le silence de la maison.

Il lève la tête, racle sa gorge, et appelle un domestique :

Léon, venez un instant.

Monsieur H. relève les yeux. Léon est déjà là, immobile dans l’embrasure de la porte. Monsieur H est surpris, il n’a entendu aucun pas, aucune poignée, aucun grincement, rien.


Protagoniste de l'histoire vraie écrivant sa chronique

— Depuis quand attendez-vous ?

— Depuis l’appel de Monsieur.

Monsieur H. fronce les sourcils, puis laisse tomber. Léon repart, presque sans bruit.


Dans la maison, tout paraît amorti. Les couloirs sont tapis de laine épaisse, les pièces communiquent entre elles, mais les sons meurent avant d’arriver.


Pendant ce temps, Madame H. range les armoires et remplace un bouquet par un autre dans le hall d’entrée. car étrangement, les fleurs fanent vite ici. Elle pense à la poussière et surtout au manque de lumière. Elle s’assoit ensuite pour coudre, puis s’arrête. Une petite douleur sourde tape derrière le front, rien de dramatique, mais assez pour agacer.


Au dîner, la discussion reste courte. Monsieur H. a perdu le fil de sa chronique, Madame H. n’a pas très faim, les enfants bâillent et fixent la flamme jaune derrière le verre. La lumière du gaz réchauffe la pièce, tout paraît calme, trop calme.

— Éteignez celui du palier, s’il vous plaît, demanda Madame H. d’une voix fatiguée au domestique.

La pénombre enveloppe alors totalement le couloir. La nuit, le silence devient plus lourd, comme si les murs avalaient l’air. Aucun bruit ne se fait entendre, dans cette maison pourtant usée par le temps.


Devant la chambre, Madame H. s’arrête pour écouter. Aucun bruit clair, juste ce silence épais, sans écho, et le souffle constant des flammes encore allumées. Elle referme la porte de la chambre et se glisse dans le lit. Monsieur H., lui, fixe le plafond, puis rouvre son carnet pour noter une phrase qui risque de s’échapper.

— Cette maison dégage quelque choses d’étrange, ne trouves-tu pas ? Lui dit-il.

Madame H. hoche la tête, les yeux déjà fermés. Trop de choses à régler, trop de cartons à vider.


Dans l’obscurité, la maison semble retenir son souffle. Rien ne bouge, rien ne parle. Et pourtant, quelque chose a déjà changé.


Le lendemain, en fin de matinée, Madame H. coud près de la fenêtre du salon, quand elle entend soudain un bruit au-dessus d’elle.



PARTIE 2


Quelqu’un marche dans la pièce du dessus.

Les enfants sont à l’école, Monsieur H. est au bureau et les domestiques travaillent au rez-de-chaussée.

Alors qui est-ce ?

Elle se lève, pose l’aiguille, et monte l’escalier.

Le palier est vide.

La porte de la pièce au-dessus du salon est pourtant entrouverte. Elle ouvre alors pour aller y jeter un œil.

La pièce est totalement vide.

Rien sur le sol, rien sur les chaises, rien qui bouge.

Elle écoute encore, retient sa respiration, ne capte qu’un souffle très régulier dans la maison.


Madame H. traverse le couloir.

Elle ouvre la chambre d’amis. Vide.

La petite salle d’étude. Vide.

Le débarras du fond. Vide aussi.

la mère découvrant la chambre vide

Elle redescend.

À la cuisine, les domestiques lèvent la tête.

Ils n’ont quitté le rez-de-chaussée à aucun moment. Ils parlent bas, posent la vaisselle avec soin, et leurs gestes font peu de bruit. Tout, dans ce foyer, est d’un silence mortuaire.

Un petit frisson d’inconfort lui parcourt le dos.


Madame H. retourne au salon.

Elle reprend sa couture, mais les mains tremblent un peu.

Elle tente d’expliquer ce qu’elle a entendu, s’entend dire que la maison travaille, que le bois bouge, que la charpente gémit, mais elle n’arrive pas à se défaire de cet inconfort qui la gagne.


Plus tard dans l’après-midi, elle croit percevoir une autre série de pas, plus loin dans le couloir du haut, très lents, très assurés. Mais cette fois, c’est comme si deux personnes marchaient.

Elle monte à nouveau, le cœur battant un peu plus fort.

Toujours rien.


Le soir, elle raconte tout à son mari.

Il hausse les épaules.

— Cela ne peut être que le bois qui travaille. Les tapis sont tellement épais que je n’entend pas les domestiques arrivé. C’est surprenant.

La fatigue les rattrape vite, malgré ce sentiment de malaise et ce mal de crâne qui les gagne davantage.

Dans ce silence, un détail finit par la troubler plus que les pas.

Les domestiques se déplacent sans qu’elle ne les entende jamais arriver, même sur le vieux plancher.

Même quand ils sont tout près. Les dires de son mari se confirme.

Elle se dit que ce sont les tapis.

Elle se dit que la maison isole bien.

Elle se dit beaucoup de choses, et pourtant, le doute reste.


La nuit suivante, alors que tout le monde dort, un bruit lourd réveille Madame H.

Pas un pas.

Quelque chose qui gratte, qui pousse, qui se heurte.

Comme si l’on déplaçait un meuble, juste derrière le mur de la chambre.



PARTIE 3


Madame H. tient son souffle.

Elle jette un regard à son mari.

Monsieur H. ouvre un œil, écoute à peine, puis referme les paupières en murmurant que le bois travaille et que la maison bouge la nuit.

Le bruit reprend, plus court, comme si l’on ajustait un poids, puis plus rien.


Elle se redresse, pose les pieds au sol, et ouvre la porte de la chambre.

Le couloir est sombre, noyé d’une faible lumière jaune qui ne va pas loin.

Un filet d’air passe sous la plinthe et lui refroidit les chevilles.

Elle avance de quelques pas.

Rien. Pas de voix, pas de pas.

Seulement ce souffle continu de la maison, régulier, presque humain.

Elle pose la main sur le mur mitoyen, tente de deviner d’où vient ce grincement de tout à l’heure, et n’entend que son propre cœur.


Un bruit sec la fait sursauter, plus bas dans la maison.

De la vaisselle, un verre, un petit choc sur le zinc de la cuisine.

Elle descend l’escalier, marche après marche, en prenant soin d’éviter les marches qui grincent.

La cuisine est déserte.

La flamme du bec danse dans le verre, la bouilloire est froide, la table bien rangée, à l’exception d’une assiette posée trop près du bord.

Elle la repousse machinalement de deux doigts, puis écoute à nouveau.


Hélène dans la cuisine sombre éclairée par une lampe de gaz

Quelque chose respire derrière elle.

Un souffle court, tout près de l’oreille, comme si l’air se pliait dans le couloir et revenait vers elle.

Elle se retourne d’un coup.

Rien.


Elle remonte.

Le palier l’attend, vide, avec sa moquette trop épaisse qui avale les sons.

Elle hésite à ouvrir la pièce d’à côté, puis préfère vérifier les enfants.

Dans la première chambre, le plus jeune dort profondément, front tiède, respiration lente.

Dans la seconde, l’aîné s’est découvert, la couverture au pied du lit, le visage tourné vers la fenêtre.

Elle le recouvre, passe la main dans ses cheveux, et entend très loin, dans les cloisons, un bruit qui ne ressemble pas au vent.

Trois coups espacés.

Pas très forts.

Comme s’ils venaient d’un mur, ou d’une porte au bout d’un couloir qui n’existe pas.

toc

toc

toc

Elle reste là, à compter, à guetter le quatrième, qui ne vient pas.

Elle se dit que ce sont les volets, qu’une barre a dû bouger, que la maison a mille recoins.

Elle se lève, referme doucement la porte des enfants, et retourne vers sa chambre.

Dans le couloir, quelque chose glisse sur le sol, très doucement, comme si l’on traînait un tissu lourd, puis s’arrête quand elle avance.

Elle tend alors la main devant elle, mais ne touche que l’air tiède.

Son mal de tête revient, plus net, comme une pression derrière les yeux.


Elle rejoint le lit.

Monsieur H. dort à moitié, souffle régulier, bras sur le front.

Elle lui chuchote qu’il y a eu des bruits en bas, de la vaisselle et des coups dans les cloisons.

Il répond qu’il fera le tour demain, qu’il vérifiera les verrous et les fenêtres, et que les maisons anciennes ont toujours des surprises la nuit.

Elle s’allonge, garde les yeux ouverts un moment.

Le silence revient sans effort, lourd, profond, presque trop parfait.

La flamme derrière le verre fait un léger halo contre le plafond.

Elle fixe ce halo jusqu’à ce qu’il se dédouble un instant, puis redevienne net.

Elle cligne des yeux, respire plus lentement, et finit par s’assoupir.

Juste avant de glisser, elle croit entendre son prénom.

Hélène


Rien qu’un souffle, posé dans l’embrasure de la porte, discret, embarrassé, presque timide.

Elle redresse la tête, demande « Qui est là ? », attend, mais n’obtient que le silence de la maison pour réponse.



PARTIE 4


Hélène H. s’habille dans la chambre, fenêtre entrouverte pour aérer, quand la porte s’ouvre brusquement.

L’aîné entre, les joues encore chaudes du lit, faisant les gros yeux

— Maman… pourquoi m’as-tu appelé ? Et… qui a frappé près de mon lit ?

Elle se retourne, surprise.

Elle assure qu’elle n’a rien dit, qu’elle n’a pas appelé.

Mais le garçon insiste. Il a entendu son prénom, très clairement, à mi-voix, juste avant trois coups espacés.

Pas un meuble qui craque, selon lui. Des coups.

Elle parle des volets, du vent, des vieilles charnières qui travaillent.

Il secoue la tête, les lèvres serrées, et répète que la voix imitait la sienne, presque pareille, mais pas tout à fait.

Monsieur H., déjà en veste, écoute à moitié. Il promet de regarder les barres des volets ce soir, de caler les fenêtres qui bougent et de vérifier les portes. Il embrasse tout le monde, prend son chapeau, et sort se promener un peu.


La matinée passe.

Les domestiques vont et viennent sans bruit, posent la vaisselle, montent des draps, redescendent avec les paniers.

On ne les entend jamais arriver.

Le silence avale tout, jusqu’aux salutations polies qu’on devine plus qu’on ne perçoit.

Madame H. ouvre la chambre des enfants.

Le lit de l’aîné est en désordre, la couverture au pied.

Elle la remet en place et remarque une fine trace sombre sur le drap, pas vraiment une tache, plutôt un frottement de poussière, comme si quelque chose avait tiré sur le bord.

Elle se sent ridicule de s’attarder sur ce détail, pourtant l’image reste.

Plus tard, seule au salon, elle croit entendre, tout près d’elle, un murmure qui se pose,

Hélèèèène, vas-t-en !

puis glisse hors de sa portée.

Elle se fige, retient sa respiration, n’attrape qu’un souffle constant, presque humain, qui vient de partout à la fois.


Elle se remet alors à coudre pour occuper son esprit.

Le fil s’emmêle deux fois, ce qui ne lui arrive presque jamais.

La douleur au front revient, plus nette, comme une pression derrière les yeux, et les tempes battent lentement.

À midi, le garçon réapparaît dans l’embrasure de la porte, l’air décidé.

Il veut retourner dans sa chambre « écouter », pour vérifier si « la voix » recommence.

Elle l’accompagne, sourit pour le rassurer, et laisse la porte entrouverte.

Ils restent là une minute, deux, trois. Mais rien ne se passe.

Seulement l’odeur un peu sucrée et rance de la maison, mélange de cire, de laine, et d’une note qu’elle n’arrive pas à nommer.

Le garçon finit par hausser les épaules, pas convaincu, et redescend.

En fin d’après-midi, le vent se lève dehors. Pourtant, aucun son ne parvient dans la maison. Dans les couloirs, l’air bouge à peine.

La flamme des becs ne vacille presque pas, comme si l’air restait lourd.


Le soir, au dîner, l’aîné raconte à son père, qui écoute vraiment cette fois.

Il parle de la voix qui lui a soufflé son prénom, très bas, juste avant les trois coups ; il dit qu’il n’a pas osé répondre, qu’il a cru d’abord à sa mère, puis qu’il a compris que « ça » se tenait de l’autre côté de la pièce, près du mur.

Monsieur H. promet de vérifier volets, serrures, châssis, charnières, et de demander à Léon de graisser ce qui doit l’être, une nouvelle fois.


Lecteur audio de la partie 2 :


La nuit tombe vite.

On baisse les becs de gaz dans les couloirs, on ferme les portes, et chacun se retire.

Avant que les enfants ne dorment, Madame H. reste sur la chaise du palier, quelques minutes, à écouter.

Elle ne veut pas dire qu’elle veille, mais c’est ce qu’elle fait. Elle n’arrive pas à se l’avouer, mais elle commence à avoir peur.


Au bout d’un moment, elle se lève.

Elle remet la couverture de l’aîné, vérifie la barre du volet d’un doigt, puis sort sur la pointe des pieds.

Dans le couloir, elle croit sentir un souffle passer à sa hauteur, ni froid ni chaud, juste une pression qui la contourne et rentre dans la chambre qu’elle vient de quitter.

Elle se retourne, mais ne voit que l’ombre du montant sur la moquette.


Elle retrouve alors son lit.

Monsieur H. dit qu’il fera, demain, un vrai tour complet.

Elle hoche la tête, ça sonne comme une énième promesse en l’air à ses oreilles. Elle éteint la veilleuse.

Dans ce noir, le silence est presque parfait.

La maison retient à nouveau son souffle, comme si quelque chose attendait que tous les regards se ferment.



PARTIE 5 :


Les jours passent et quelque chose s’alourdit vraiment dans la maison, parce que les plantes se courbent jusqu’au rebord des pots, l’eau des vases tourne plus vite qu’elle ne devrait, les enfants reviennent avec des paupières épaisses et des joues trop pâles, et cette migraine lente qui bat dans les tempes d’Hélène ne lâche plus, comme si l’air lui-même appuyait sur les yeux sans jamais relâcher la pression.


Cette nuit-là, tout paraît tenu par une main invisible, le couloir n’a plus d’écho, les tapis boivent chaque pas, la flamme derrière le verre ne vacille même plus, et l’aîné s’éveille avec la certitude, non pas d’un bruit, mais d’un regard posé sur lui.

Une sensation persistante d’être observé.

Alors, à peine sorti de son sommeil, il reste immobile quelques secondes, il écoute, il attend que le cœur se calme, puis il ouvre les yeux.

Là, juste au pied de son lit, deux silhouettes sont assises, exactement là où la lumière ne les atteint pas tout à fait, assez nettes pour que la forme s’impose, assez sombres pour que les détails manquent.


Les silhouettes flippantes au bord du lit

L’homme est droit, les mains posées sur les genoux, le buste très fixe, la tête légèrement tournée vers l’enfant comme s’il le surveillait ; à côté, la femme paraît jeune et si mince que la robe semble flotter autour d’elle, et ce chapeau à large bord qui mange son visage trace une ligne noire sur les couvertures, une ombre ronde qui grimpe lentement jusqu’au ventre de l’enfant quand la flamme du palier gonfle d’un souffle à peine plus fort.


Il veut appeler, pourtant la voix ne vient pas, la gorge se serre comme si l’air se retirait un peu plus à chaque seconde, et le corps refuse l’ordre simple de tendre la main vers la cloche posée sur la table, une paralysie sourde qui s’installe sans violence et qui devient plus terrifiante que n’importe quel cri.

Il essaie de cligner des yeux pour casser l’image, mais l’image ne casse pas, les silhouettes restent à la même distance, patientes, attentives, sans bouger un seul instant, le regard fixé sur lui.

La femme incline la tête d’un millimètre, un geste si lent qu’on pourrait croire qu’il n’a pas eu lieu, et le bord du chapeau descend encore, comme si elle voulait l’empêcher de voir ses yeux ; l’homme, lui, semble respirer au même rythme que l’enfant, exact au point que chaque inspiration de l’un appelle l’expiration de l’autre, comme deux soufflets qui se répondent, et bientôt l’enfant ne sait plus quelle respiration est la sienne.


Un détail infime traverse la pièce et coupe le cœur net : le matelas se creuse au pied, très légèrement, pas plus qu’un livre posé sur une couverture, mais assez pour que les draps tirent vers le bas et que la couture du bord se tende avec un petit bruit sec.


Il essaie de détourner les yeux vers la porte, de chercher l’entrebâillure de lumière du palier, de calculer la distance à parcourir s’il parvenait à rouler hors du lit, mais les silhouettes sont là, exactement au milieu, exactement à l’endroit qui annule chaque projet.

Dans l’odeur chaude et un peu sucrée de la pièce surgit une autre note, ténue, métallique, presque médicale, qui grimpe dans la gorge et donne envie de tousser sans y parvenir.

La femme penche encore la tête, de ce mouvement impossible à surprendre, et l’enfant voit le reflet jaune du palier accrocher un instant quelque chose sous le bord du chapeau, un éclat humide qui pourrait être un œil et qui s’éteint aussitôt, puis le silence retombe avec cette précision cruelle des maisons trop bien isolées.

Il voudrait fermer les paupières et ne pas les rouvrir avant le matin, pourtant il sait, sans idée de comment ni pourquoi, que s’il les ferme maintenant, il les rouvrira sur les mêmes silhouette, plus proches, si toutefois il les rouvre un jour.


Un souffle passe sur ses doigts, pas froid, pas chaud, un souffle de quelqu’un qui se penche par-dessus le lit sans que le moindre tissu ne froisse, et la peau se couvre de chair de poule. L’enfant tremble comme une feuille.

Il rassemble tout son courage et appelle enfin timidement

— Maman…

Sa mère, qui était à l’affût du moindre bruit déboula dans sa chambre.

A peine avait elle mis un pied dans la pièce que les silhouettes avait disparues. Comme si rien ne s’était passé.



PARTIE 6 :


Depuis la scène du lit, Hélène ne lâche plus les enfants d’une semelle, et Monsieur H., qui n’a plus la patience de tout expliquer par le « bois qui travaille », se met à chercher des histoires sur la maison, d’abord auprès de Léon, puis de la voisine d’en face.

Jusqu’à ce que l’aîné avoue avoir trouvé des vieux papiers dans la malle du grenier, des quittances, des noms, des dates, des bribes.


Un nom revient, un couple aussi.

On raconte qu’ils ont perdu leur fortune d’un seul coup, qu’ils se sont retirés ici, et qu’ils sont morts de chagrin « la même année » dans le grand lit, suite au décès de leur jeune enfant. Il serait mort juste ici, quelque semaines après avoir emménager.

Le jeune couple s’est alors laissé mourir.

L’un après l’autre, comme deux flammes qui s’étouffent.


Sur les bribes d’articles retrouvé, l’homme est grand et mince et la femme porte un gigantesque chapeau.

Personne ne sait s’ils ont eu le temps de vendre leurs meubles, ni pourquoi la maison a dormi si longtemps entre deux familles, mais l’idée s’installe, et avec elle une façon différente d’écouter les pièces vides.


Le soir, pour rassurer Hélène, Monsieur H. propose de surveiller un moment le couloir avant de se coucher. Lui-même se met à douter de tout.

Il s’assoit sur la chaise du palier, écoute le souffle du gaz, la respiration régulière de la maison, et cette pâte de silence qui colle aux tapis.

Au bout de quelques minutes, un son arrive, pas un pas, pas un craquement, autre chose : un frottement lourd, prolongé, comme si l’on poussait un meuble d’un pan de mur à l’autre.


Il se lève d’un bond, avance vers la pièce d’angle.

La porte s’ouvre sans peine.

À l’intérieur, rien n’a bougé.

Les chaises sont à leur place, la table aussi, mais le tapis garde un pli qui n’y était pas, une petite vague vers la porte, comme si un poids avait roulé dessus avant de s’arrêter.

Il pose la main au sol, sent une tiédeur étrange au ras de la laine, retire la main aussitôt, honteux de sa peur, prêt à rire de lui-même, mais incapable de rire.

Il revient vers la cage d’escalier.

Dans la cuisine, en bas, il croit entendre un bruit de porcelaine.

— Léon ? Appelle-t-il.

Aucune réponse.

Il descend trois marches, hésite, remonte deux, s’immobilise.

Quelque chose vient de passer au fond du couloir, à hauteur de la chambre d’amis, une ombre nette, effilée, haute, avec ce bord large qui mange le haut du visage, la forme exacte d’un grand chapeau.

Jack observant le fantôme

Pas de pas. Pas de souffle.

Juste la silhouette qui glisse, puis la lumière jaune qui revient à sa place comme si rien n’avait traversé l’air.

Monsieur H. avance jusqu’à l’embrasure.

Le couloir est vide.

Il s’apprête à reculer quand la voix arrive, pas par l’oreille, pas par la bouche d’un vivant, mais par l’intérieur, au centre exact de la tête, comme si la maison la pensait à sa place.


— Tu n’es pas chez toi ici Jack.


Il recule.

La phrase revient.

Il sent ses jambes prêtes à se dérober ; pourtant il ne court pas, il marche vite, ce qui est pire, jusqu’à la chambre. Il pousse la porte, referme, et reste un instant la main sur la poignée, à écouter de l’autre côté si quelque chose suit.


Hélène se redresse, lui demandant ce qu’il a vu.

Il répond qu’il a cru voir un chapeau, qu’il a entendu « une bêtise »—il n’ose pas dire la phrase entière—et qu’ils devraient peut-être dormir portes closes.

Hélène acquiesce, apeuré.


Elle a rédigé l’après-midi même une nouvelle lettre à son médecin, plus détaillée, moins prudente, elle y a noté les jours, les heures, les bruits, la fatigue, la douleur au front, et le fait étrange que rien ne s’entend jamais dans cette maison quand tout, justement, devrait s’entendre. C’est sa manière à elle de rationaliser. Elle se doit d’avoir une explication extérieure logique à tous ces évènements.

Ils baissent les flammes.

Ils n’osent pas ouvrir en grand, de peur des courants d’air et des bêtes ; ils n’osent pas tout fermer non plus, par superstition idiote, alors ils gardent cette fente ridicule entre la porte et le mur.

Dans la pièce, l’odeur sucrée s’épaissit, un parfum de cire, de laine chaude, et un trait métallique, presque âpre, qui accroche la gorge. Plus présent que jamais.

Jack H. s’allonge, les yeux ouverts, le bras posé sur le front comme pour tenir ses pensées en place.

Hélène garde la tête tournée vers la porte.

Ils attendent sans se l’avouer, immobiles, chacun à l’écoute de l’autre pour se prouver qu’il respire encore.

Plus tard — ils ne sauraient dire quand — le meuble recommence, tout près, contre la paroi, avec cette lenteur sûre qui dit qu’on déplace quelque chose de lourd.


Dans ce noir qui n’est pas tout à fait noir, avec cette flamme au palier qui refuse obstinément de trembler, il devient de plus en plus difficile de savoir ce qui manque : l’air, le sommeil, ou la frontière exacte entre ce qui vient des murs et ce qui vient d’eux.



PARTIE FINAL :


Hélène a posté sa lettre la veille, mais c’est un autre courrier qui précipite les choses : depuis leur arrivée, Jack écrit à son frère pour lui raconter la maison, la fatigue qui colle, les fleurs qui meurent vite, les pas au-dessus d’une pièce vide, les voix sans source, et ce mal de tête qui ne les lâche pas, et, en lisant la dernière lettre, le frère a compris d’un seul coup qu’il fallait venir, il était quasiment persuadé de ce qui était en train de se passer dans cette demeure.

Il entre.

Il écoute calmement, sans sourire de leurs peurs ni les contester, puis demande qu’on baisse tous les becs de gaz sauf un, qu’on entrouvre plusieurs fenêtres, et qu’on lui montre la chaudière ainsi que le conduit.


Devant la chaudière, il passe la main près du tuyau, cherche le tirage, allume une allumette et l’approche de l’aération ; la flamme ne se couche pas dans le sens de l’évacuation, elle papillote, comme si le conduit fuyait.

Il repère alors une fissure noircie et des joints à moitié fondus, puis lève les yeux vers Jack, sans théâtre, juste avec ce ton des évidences pénibles.

— C’est du monoxyde de carbone, dit-il. Ici, et partout dans la maison.


Ils montent ensuite vers les becs d’éclairage ; il dévisse un verre, observe la flamme qui manque d’air, explique que le gaz de ville utilisé ici, à cette époque, contient déjà du monoxyde de carbone, et qu’avec un conduit fissuré, un tirage défaillant, des fenêtres closes et des tapis épais, la maison garde tout, jusqu’au dernier souffle.

Il parle d’oxygène qui manque, de cerveau fatigué, d’oreilles qui interprètent, d’yeux qui comblent les vides, de silhouettes figées, de voix qui semblent vraies parce que l’air n’en apporte plus d’autres pour les contredire.

— Vos “pas”, vos chuchotements, vos meubles qu’on pousse, même la paralysie au réveil de l’enfant… tout peut venir de là.


Il demande qu’on ferme le gaz pour la nuit, qu’on cale les portes, qu’on ouvre vraiment les fenêtres malgré le froid, et qu’un fumiste vienne au matin curer, remplacer, et remettre en ordre.


La maison respire pour la première fois depuis longtemps ; l’air extérieur traverse la cage d’escalier, la petite flamme survivante ne hoquette plus, et le silence change de nature, parce qu’on n’entend plus ce chuchotement gras autour des globes, mais à nouveau de vrais bruits : un volet qui bouge, une marche qui répond, une casserole qui sonne clair.


Cette nuit-là, Hélène s’endort sans attendre les trois coups, l’aîné dort d’une traite, Jack ne s’assoit pas sur la chaise du palier, et, au matin, personne n’a entendu de pas dans la pièce au-dessus.

Le fumiste démonte, remplace, nettoie, remet d’aplomb la cheminée, règle la chaudière, vérifie les becs ; on garde l’habitude d’aérer ; la migraine d’Hélène décroît en deux jours ; les enfants retrouvent des couleurs ; le bouquet de l’entrée tient une semaine entière ; la maison, débarrassée de son souffle sale, redevient une maison.


Le soir, Hélène s’arrête sur le palier et écoute longtemps ; la flamme neuve est petite, nette, sans hoquet ; il n’y a pas de pas, pas de meuble qui râcle, pas de chuchotement derrière la porte, seulement l’air frais qui passe d’une pièce à l’autre avec une odeur simple de laine et de savon.

Tout est redevenu normal.


A un tout petit détail prêt. Car tout aurait pu s’arrêter là.

Quelques semaines plus tard, toute la famille H est retrouvée morte dans leur lit.

Du moins, c’est ainsi que la rumeur l’a raconté.




SOURCES ET EXPLICATIONS :


Ce récit s’appuie sur deux témoignages réels : les lettres qu’Hélène a écrites à son médecin, le Dr W.H Wilmer, qui donnent la chronologie des “phénomènes”, et celles que Jack a adressées à son frère, dont la dernière a tout fait basculer, parce qu’elle alignait exactement les signes d’une intoxication domestique.


Les lettres adressées au médecin ont été publiées dans la revue médicale American Journal of Ophthalmology en 1921 (voir plus bas).

La suite a confirmé ce que le frère avait deviné : un conduit fissuré et un éclairage au gaz riche en monoxyde de carbone, des pièces trop closes, et un air qui manque ; c’est assez pour fabriquer de la tristesse, des migraines, des pas sans corps, des voix sans bouche, des silhouettes immobiles et cette paralysie qui transforme un lit d’enfant en piège.


Ce qui ressemblait à une hantise n’était qu’un empoisonnement invisible, imaginé par le cerveau humain... Du moins, c’est ce qu’en a conclu le médecin.


Si une maison ancienne vous donne des maux de tête sans raison, si l’air paraît lourd et que les bruits deviennent étrangement étouffés, pensez d’abord au monoxyde de carbone : inodore, incolore, mortel.



Sources :

Histoire inspirée d’un cas rapporté par W. H. Wilmer, American Journal of Ophthalmology, février 1921 (pdf de 74 pages documentant les faits par le biais des lettres disponible à l'achat)


Il écrit dans l'un de ces articles documentant les évènements, je cite :

« Cet article offre un aperçu général du sujet et comprend une description détaillée des effets subjectifs et nutritionnels généraux d'une intoxication au monoxyde de carbone, par l'une des victimes ; il éclaire par ailleurs l'origine d'une légende de maison hantée. Il décrit les symptômes oculaires de cette intoxication, révélant une nette propension du poison à provoquer des névrites et, plus particulièrement, à affecter le nerf optique.

Lu sur invitation devant la section ophtalmique du Collège des médecins, Philadelphie, Pennsylvanie, le 21 octobre 1920. »

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