Les Fantômes du passé
- Le chroniqueur

- 29 juin 2025
- 13 min de lecture
Dernière mise à jour : 5 déc. 2025
PARTIE 1
Cette histoire se passe en France, au XIX ème siècle.
Cette nuit-là, la pluie battait contre les fenêtres du manoir, créant un martèlement sourd sur les vitres épaisses. Dans la pénombre de sa chambre, Geneviève Dambreuil veillait, son regard posé sur le berceau qui oscillait doucement sous l’effet d’un courant d’air invisible.
Son fils dormait. Il était là, paisible, minuscule dans ses draps de lin blanc. Son souffle régulier était à peine audible, perdu dans les craquements du bois et le feu qui mourait lentement dans la cheminée.
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Elle aurait dû être soulagée. Mais son cœur battait trop fort. L’émotion, sûrement.
C’était un bouleversement, un mélange d’épuisement et d’exaltation. Après des heures de souffrance, Louis était né. Un fils légitime, un héritier.
Elle caressa ses tempes du bout des doigts, cherchant à apaiser le trouble qui la gagnait.
Mais au lieu du soulagement… il y avait autre chose.
Un sentiment plus diffus.
Comme une tension, un vertige.
Elle tenta d’ignorer cette sensation en rabattant un pan de couverture sur le bébé.
Il était parfait. Il allait avoir une belle vie, une belle maison. Un destin tracé.

Un coup de tonnerre secoua les murs, et un courant d’air fit frémir les rideaux.
Puis, un bruit. Léger. Infime.
Un… grattement.
Elle releva la tête.
Un simple craquement du bois. Rien d’étonnant, cette maison était ancienne.
Mais le bruit revint. Un frottement sec, juste derrière l’armoire.
Geneviève se redressa, crispant les doigts sur la couverture. Son regard se posa sur le meuble massif qui trônait contre le mur.
Elle attendit...Rien.
Elle se força à respirer plus calmement.
Elle était fatiguée. C’était tout.
Après un accouchement, une femme a les nerfs fragiles, tout le monde le sait.
Elle voulut se rallonger. Se détendre. Mais au moment où elle ferma les paupières…
Un son plus subtil s’éleva : un murmure. Une mélodie.
Si faible… presque un soupir.
Et elle la connaissait.
Une comptine. Sa comptine.
Celle qu’elle chantait… il y a longtemps. Quand elle était enceinte
Son souffle se bloqua dans sa gorge.
Elle ouvrit les yeux et fixa le plafond.
Non. Ce n’était pas possible.
Personne, absolument personne, ne connaissait cette chanson.
Sauf elle.
Et lui.
Geneviève se redressa lentement. Elle n’entendait plus rien. Juste le crépitement des dernières braises dans la cheminée.
Elle posa une main sur son front, tentant d’ignorer les frissons qui lui remontaient le long de la nuque.
L’émotion, encore. La fatigue.
Elle se leva doucement, marcha jusqu’au berceau et caressa la joue ronde de son fils endormi.
Puis elle souffla la chandelle. L’obscurité avala la pièce.
Elle se coucha, le cœur encore battant.
Mais alors que le sommeil allait l’emporter…
Dans le silence absolu…
Un dernier grattement, lent et précis, résonna derrière l’armoire.
PARTIE 2
Le temps passa. Louis grandit.
C’était un enfant joyeux, rieur, qui illuminait le manoir de ses éclats de voix et de ses courses effrénées dans les couloirs. Geneviève le regardait s’épanouir avec un mélange d’amour profond et de soulagement. Il était la preuve vivante qu’elle avait tout fait correctement.
Et pourtant…
Parfois, elle sentait encore cette tension diffuse, cette sensation de malaise qui semblait flotter dans l’air. Comme une ombre qui glissait sur les murs.
Mais elle se refusait à y prêter attention. C’était du passé.
Louis avait trois ans quand il lui parla du bruit dans les murs pour la première fois.
Ce fut un matin ordinaire.
Il était assis sur le tapis du salon, entouré de ses jouets en bois, concentré sur l’assemblage d’une petite tour. Geneviève cousait près de la cheminée, profitant du calme de la matinée.
Puis, sans lever les yeux, il dit cette phrase :
"Maman, il gratte encore."
Elle releva la tête, son aiguille suspendue en l’air.
"Qui ça, mon chéri ?"
Louis haussa les épaules.
"Celui qui chante la nuit."
Geneviève sentit son cœur rater un battement.
"Quelqu’un chante ?"
Louis hocha la tête sans cesser son jeu.
"Oui… Mais il chante faux."
Elle sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Elle avala lentement sa salive, tentant de garder une voix calme.
"Tu as dû rêver, Louis."
L’enfant ne répondit pas et retourna à son jeu.
Geneviève, elle, ne reprit pas sa couture.
Les années passèrent. Et lorsqu’elle eu son deuxième enfant, il tenue exactement le même discours que Louis.
Les nuits de Geneviève devinrent plus agitées.
Elle se réveillait parfois avec l’impression d’avoir entendu quelque chose se déplacer entre les cloisons. Mais lorsqu’elle tendait l’oreille, il n’y avait plus que le silence.
Elle voulait croire que tout cela n’était qu’une illusion.
Mais alors… pourquoi son sommeil devenait-il de plus en plus léger ?
Pourquoi ressentait-elle ce frisson dans le dos, chaque fois qu’elle passait près de l’armoire ?
Un soir, un domestique affolé entra dans la chambre de Geneviève.
C’était Pierre, l’un des valets les plus anciens de la maison. Un homme robuste, d’un naturel discret, qui n’était pas du genre à s’inquiéter pour un rien.
Ce soir-là, pourtant, il était livide.
"Madame…" hésita-t-il, essoufflé. "Je… j’ai vu quelque chose."
Geneviève posa sa tasse de tisane sur sa coiffeuse, contrariée.
"Qu’y a-t-il, Pierre ?"
Il tourna la tête vers la porte du couloir, comme s’il craignait qu’on l’écoute.
"J’ai cru voir une silhouette… dans l’aile ouest."
Geneviève fronça les sourcils.
"Un rôdeur ?"
Le valet secoua la tête.
"Je ne sais pas, Madame. J’ai entendu du bruit… alors j’ai pris une lampe et je suis allé voir. Dans le couloir près de la bibliothèque, j’ai… j’ai aperçu quelqu’un."

Son souffle se coupa un instant.
"Il a couru."
Le silence s’épaissit dans la chambre.
"Vous l’avez reconnu ?"
Pierre ouvrit la bouche, puis la referma.
"Non."
Il semblait hésiter.
"Mais ce n’était pas l’un de nous." ajouta le domestique.
Geneviève sentit un frisson lui remonter l’échine.
"Pourquoi dites-vous cela ?"
Pierre baissa la voix.
"Parce que cette chose… ne faisait presque aucun bruit en courant."
Le lendemain, Geneviève fit fouiller la maison de fond en comble.
Aucune trace d’effraction, rien d’anormal.
Elle finit par convaincre Pierre qu’il avait dû halluciner dans la lueur tremblotante de sa lampe.
Mais ce matin-là, Louis demanda soudainement à dormir dans la chambre de ses parents.
Quand Geneviève lui en demanda la raison, il ne répondit pas.
Les semaines passèrent.
Et puis… les enfants cessèrent de parler des bruits, du jour au lendemain.
Ils n’évoquaient plus les grattements, ni les chuchotements, ni la comptine.
Comme si tout cela n’avait jamais existé.
Geneviève aurait dû être soulagée.
Mais au fond d’elle… Elle savait que ce silence n’était pas normal.
Quelque chose les avait forcés à se taire.
Un soir d’hiver, tout bascula.
Geneviève était seule dans la chambre conjugale. Son mari était en déplacement pour affaires, et les domestiques dormaient dans l’aile opposée du manoir.
Tout était paisible.
Jusqu’à ce que le bruit revienne.
Cette fois, ce n’était plus un simple grattement.
C’était plus lourd.
Plus lent.
Comme si quelque chose se déplaçait… juste derrière le mur.
Elle se redressa d’un bond, son cœur battant à tout rompre.
Elle tourna la tête vers l’armoire.
Et là… elle le vit.
Un mouvement. Infime. Mais bien réel.
Le bois venait de bouger.
Comme si, derrière, quelqu’un s’était appuyé contre la cloison.
Un goût de fer envahit sa bouche.
Ce n’est pas possible.
Elle détourna le regard, terrifiée par l’idée même de voir ce qui se cachait là.
Puis, lentement…
Très lentement…
Elle fit ce qu’elle n’aurait jamais dû faire.
Elle posa l’oreille contre le mur.
Silence.
Rien.
Elle attendit… le souffle court, le corps crispé.
Et puis…
Elle entendit un bruit de respiration. Lent. Râpeux. Trop proche.
Geneviève recula violemment, une main plaquée sur sa bouche pour étouffer un cri.
Elle fixa le mur. Mais il n'y avait plus aucun bruit.
Le silence.
La pièce semblait figée.
Elle recula lentement, puis se glissa dans son lit, ramenant les couvertures contre elle comme une enfant cherchant à se protéger d’un cauchemar.
Elle ne dormit pas cette nuit-là. Et elle n’alla jamais voir ce qu’il y avait derrière l’armoire.
PARTIE 3
Les jours passèrent.
Geneviève essayait d’oublier ce qu’elle avait entendu.
D’oublier cette respiration, trop lourde, trop proche.
De se convaincre que c’était une illusion, le fruit de son esprit fatigué.
Mais quelque chose avait changé.
Elle ne dormait plus.
Et surtout… la maison ne dormait plus non plus.
Les bruits, autrefois discrets et furtifs, étaient devenus plus fréquents.
Ils ne venaient plus seulement des murs, ils semblaient se déplacer dans la maison.
D’abord légers, à peine perceptibles… comme des pas étouffés sur le parquet.
Puis, plus insistants.
La nuit, dans l’obscurité du couloir, elle entendait des craquements lents, réguliers.
Comme si quelqu’un s’avançait… puis s’arrêtait.
À chaque fois qu’elle ouvrait la porte pour vérifier, il n’y avait rien.
Mais le silence semblait attendre qu’elle referme la porte pour reprendre son murmure insidieux.
Puis, il y eut la porte entrouverte.
Une nuit, en quittant la chambre pour aller chercher un verre d’eau, elle s’arrêta net dans le couloir.
À l’autre bout du corridor, une porte était entrebâillée. Elle resta figée.
Cette porte n’aurait pas dû être ouverte.
C’était celle du grenier.

Un endroit où personne ne montait.
Sa gorge se noua. Elle tendit l’oreille, mais n'entendit aucun bruit.
Et pourtant, elle savait que quelque chose était là.
Elle s’approcha lentement, le souffle court, sentant son cœur cogner contre sa poitrine.
L’ombre du grenier s’étalait sur le sol, noire et profonde.
Elle avança la main vers la porte.
Mais alors qu’elle allait la refermer…
Elle se referma toute seule.
D’un coup sec.
Comme si quelqu’un l’avait poussée de l’intérieur.
Elle lâcha un cri étouffé et recula d’un bond.
Elle resta un instant paralysée, incapable de bouger.
Puis elle se força à faire demi-tour, à retourner dans sa chambre, à refermer la porte derrière elle.
Elle voulait croire que ce n’était rien.
Mais cette nuit-là, elle ne ferma pas l’œil.
Le matin, elle interrogea les domestiques.
"Quelqu’un est monté au grenier cette nuit ?"
Tous nièrent.
Mais Pierre, lui, sembla hésiter.
Il s’approcha d’elle et, à voix basse, il souffla :
"Madame… Vous êtes certaine que c’est bien la première fois que cette porte s’ouvre seule ?"
Elle le fixa, interdite.
Il jeta un regard vers le couloir, comme s’il craignait d’être entendu.
Puis il ajouta, presque à contrecœur :
"Les autres domestiques ne veulent pas en parler, mais… vous ne trouvez pas étrange que tous les chats du domaine aient disparu depuis des mois ?"
Geneviève ne répondit pas.
Elle ne voulait pas savoir. Elle refusa d’y penser.
Mais ce matin-là, lorsqu’elle entra dans la chambre de son fils… elle trouva Louis recroquevillé sous les couvertures.
Il tremblait.
Elle s’agenouilla près du lit, inquiète.
"Mon ange, que se passe-t-il ?"
Il resta un instant silencieux, avant de murmurer d’une voix tremblante :
"Je veux partir d’ici."
Elle fronça les sourcils.
"Pourquoi dis-tu cela ?"
Il releva lentement la tête.
Et, dans un murmure à peine audible, il souffla :
"Parce qu’il m’a parlé, maman."
Un frisson lui parcourut l’échine.
"Qui ça ?"
Louis ouvrit la bouche… puis se ravisa.
Il détourna les yeux, fixant un point invisible sur le mur.
Geneviève posa une main sur son bras.
"Mon amour… Qui t’a parlé ?"
Louis serra les poings sous les draps.
Puis, après un long silence, il lâcha simplement :
"Celui qui vit dans la maison."
Geneviève sentit tout son corps se raidir.
Un vertige la prit.
Elle se redressa lentement, sentant la pièce devenir plus étroite.
Elle savait qu’elle ne devait pas poser cette question.
Elle savait que la réponse allait la terrifier.
Mais elle la posa quand même.
"Et qu’est-ce qu’il t’a dit ?" dit-elle.
Louis tourna enfin la tête vers elle.
Son visage était livide.
Ses lèvres tremblaient.
Puis il murmura :
"Il m’a dit… qu’il a attendu assez longtemps."
PARTIE 4
Geneviève ne put penser à autre chose durant toute la journée.
Elle tenta d’interroger Louis à plusieurs reprises, mais l’enfant restait silencieux.
Parfois, elle sentait son regard peser sur elle, comme s’il voulait dire quelque chose… mais qu’il n’osait pas.
Elle insista, le pressa, lui assura qu’il ne risquait rien.
Mais il se contenta de secouer la tête et de dire :
"Si je parle, il sera en colère."
Le soir venu, elle tenta de se raisonner. C’était l’imagination d’un enfant. Ou alors… une peur née des histoires racontées par les domestiques.
Elle devait rester rationnelle.
Alors elle s’assit devant sa coiffeuse, brossa lentement ses cheveux et tenta d’effacer cette inquiétude qui la rongeait depuis des jours.
Le silence du manoir était pesant, mais elle s’y était habituée.
Bientôt, tout rentrerait dans l’ordre.
Elle souffla la chandelle et se coucha.
Puis, au moment où elle ferma les yeux… un bruit retentit.
Un bruit qu’elle n’avait jamais entendu avant.
Un son différent des grattements : une course.
Des pas précipités dans le couloir. Juste devant sa porte.
Elle se redressa brusquement, son cœur battant à tout rompre.
Les pas s’arrêtèrent net.
Elle tendit l’oreille, la respiration coupée.
Silence.
Puis…
Toc. Toc. Toc.
Trois coups lents contre sa porte.
Elle sursauta violemment, plaquant une main sur sa bouche.
La poignée trembla.
Quelqu’un était là, juste derrière.
Elle ouvrit la bouche, tenta d’appeler un domestique, son mari, quelqu’un…
Mais aucun son ne sortit. Ses doigts se crispèrent sur les draps.
La poignée cessa de bouger.
Les secondes s’étirèrent.
Puis…
Les pas reculèrent. S’éloignèrent… Et s’arrêtèrent.
Devant la chambre de Louis.
Geneviève bondit hors du lit et ouvrit la porte d’un geste brusque.
Le couloir était vide.
Mais au loin, la porte de la chambre de son fils était entrouverte.
Elle était certaine de l’avoir fermée.
Le cœur battant, elle s’approcha lentement, tentant d’ignorer la nausée qui lui nouait l’estomac.
Elle poussa la porte…
Louis était debout, face au mur.
Sa petite silhouette frêle était immobile.
Ses poings étaient serrés.
"Mon ange ?" chuchota-t-elle.
Il ne répondit pas.
Geneviève s’avança, posa une main sur son épaule.
L’enfant tremblait. Elle reprit :
"Louis, qu’est-ce que tu fais ?"
Il tourna lentement la tête vers elle.
Et dans un souffle à peine audible, il répondit :
"Il était là."
Un frisson glacial lui remonta l’échine.
"Qui ça ?" demanda-t-elle, la voix à peine plus forte qu’un murmure.
Louis cligna des yeux.
Puis il leva un doigt et pointa le mur.
Geneviève sentit son corps entier se raidir.
"Tu veux dire… dehors ?"
L’enfant secoua la tête.
"Non."
Il avala difficilement sa salive.
Puis il souffla :
"Derrière le mur."
Geneviève se figea.
Son regard suivit lentement la direction que pointait son fils : le mur.
Juste derrière l’armoire.
Un goût métallique envahit sa bouche.
Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
Puis… elle entendit quelque chose.
Un bruit.
Un murmure.
Un chuchotement étouffé.
Elle retint son souffle.
C’était si faible…presque un soupir.
Et pourtant, c’était là.
Juste de l’autre côté du mur.
Louis s’accrocha soudain à sa robe, enfouissant son visage contre elle.
"Il m’a regardé, maman."
Geneviève n’osa pas bouger.
Sa gorge était sèche.
Ses mains tremblaient.
Elle voulait hurler, réveiller la maison, fuir…
Mais quelque chose la clouait sur place.
Puis, lentement… le bois grinça.
Une ombre sortie de l’armoire

PARTIE 5 :
Geneviève ne pouvait pas bouger.
Son corps entier était figé, ses jambes refusaient de lui obéir.
L’ombre devant elle était immobile, mais elle savait.
Elle savait qu’il l’observait.
Son souffle rauque emplissait la pièce, était-il essoufflé ?
Avait-il couru pour venir jusqu’ici ?
Ou bien… était-il toujours resté là ?
Un frisson glacial parcourut son échine.
Il fit un pas en avant.
La lumière de la fenêtre dévoila son visage.
Et Geneviève s’effondra.
Ce n’était plus un enfant.
C’était un homme.
Mais son corps… son corps était décharné.
Ses bras étaient maigres, sa peau était d’une pâleur cadavérique.
Ses cheveux étaient longs, sales, emmêlés comme ceux d’un animal.
Et son regard…
Ses yeux étaient creusés.
Rouges.
Brillants d’une haine viscérale.

Il n’avait rien d’un fantôme, c’était un être humain.
Un être qui avait survécu, dix-sept ans.
Dix-sept ans enfermé dans les murs, à survivre comme il le pouvait dans le grenier et surtout dans le petit espace entre les murs.
Geneviève hoqueta, ramenant une main tremblante sur sa bouche.
Ses souvenirs refusaient de s’assembler. Son esprit ne voulait pas comprendre.
Elle balbutia :
"Tu… tu es…"
Sa gorge était sèche, ses lèvres tremblaient.
Elle ne pouvait pas prononcer son prénom.
Lui, en revanche… il sourit.
Un sourire déformé.
Puis il chuchota :
"Tu ne m’as jamais donné de nom."
Le silence s’étira.
Geneviève recula contre le mur.
L’angoisse l’étouffait.
Son fils était mort. Il devait être mort.
Et pourtant…il était là. Debout. Devant elle.
Et il ne la quittait pas des yeux.
"Tu m’as enfermé, maman."
Sa voix n’avait rien d’humain.
Elle était cassée, tremblante, hachée par des années de silence.
Geneviève sentit des larmes brûlantes lui monter aux yeux.
Elle secoua la tête.
Elle ne voulait pas croire ça.
"Je… je n’avais pas le choix…"
Mensonge.
Il sourit de nouveau.
Puis il répéta, plus fort :
"Tu m’as enfermé, maman !"
Il s’avança.
Lentement.
Geneviève recula jusqu’au mur.
Sa respiration était trop rapide, son cœur cognait dans sa poitrine.
Elle chercha une issue.
Mais il bloquait la porte.
Il ne voulait pas qu’elle parte.
Et alors qu’elle ouvrait la bouche pour parler…
Il hurla.
Un cri inhumain, un cri de rage.
Il se jeta sur elle.
Geneviève n’eut pas le temps de réagir.
Ses doigts se refermèrent autour de son cou.
Il était d’une force insoupçonnée.
Elle sentit l’air se couper brutalement.
Ses doigts grattèrent le sol, cherchant à se défendre.
Mais il serrait plus fort.
Comme elle l’avait fait avec lui.
Comme elle l’avait laissé mourir.
Ses yeux devinrent flous.
Sa gorge brûlait.
Elle tenta de le repousser, mais il était trop fort.
Trop déterminé.
Et alors qu’elle sentait ses forces l’abandonner…
Un cri déchira la pièce.
"MAMAN !"
Louis.
Il était dans l’encadrement de la porte.
Son visage pâle, terrifié. Et il tenait un chandelier.
Un chandelier qu’il abattit de toutes ses forces sur l’homme.
Le coup le fit reculer.
Geneviève s’écroula, haletante, les doigts tremblants sur son cou.
L’homme tituba, vacilla…et il leva les yeux vers son demi-frère.
Il le regarda comme on regarde une aberration.
Puis il murmura :
"Pourquoi toi ?"
Un silence écrasant tomba sur la pièce.
Louis, les bras tremblants, serrait le chandelier contre lui.
Geneviève, à bout de souffle, se redressa.
Et l’homme… l’homme recula.
Il n’attaqua pas.
Il ne bougea pas.
Il fixait juste Louis.
Puis, lentement…
Il recula vers l'armoire.
Et disparut dans l’ombre du mur.
Comme s’il n’avait jamais été là.
PARTIE 6 :
Le manoir était silencieux.
Geneviève savait qu’il était toujours là.
Elle le sentait. Mais cette fois, elle savait aussi pourquoi.
Tout s’imbriquait enfin.
L’enfant qu’elle avait porté...celui qu’elle avait mis au monde dans la honte, dans le secret…
Ce n’était pas un enfant légitime, c’était un enfant né d’un adultère.
Un enfant qui n’aurait jamais dû exister.
Alors elle l’avait caché, comme elle l’avait pu à ce moment-là, d’une manière effroyable.
Son mari en mission depuis bientôt un an à cet époque là, était bien loin de la demeure familiale.
Elle l’avait enfermé dans une boîte, enterré sous la terre froide avant qu’il ne puisse pleurer.
Elle avait pensé que tout s’arrêterait là.
Que ce fardeau serait enseveli avec lui.
Mais…il avait survécu.
Il avait ramené son corps brisé jusqu’au manoir.
Il s’était glissé dans ses murs.
Il avait grandi à l’abri du regard de tous.
Comment avait-il fait ? Comment était-ce possible qu’un simple nourrisson fasse cela ? Comment avait-il été déterré ?
Tant de questions auxquels elle n’avait pas de réponse.
Un fantôme vivant, enfermé dans une maison qui ne voulait pas de lui.
Il avait vu sa mère aimer un autre fils.
Un fils légitime.
Un fils qui avait une chambre, une famille, une place.
Lui, n’avait eu que l’ombre et le silence.
Il avait vécu dans la honte. Dans la tristesse, dans le rejet.
Alors il avait attendu.
Attendu le moment où il pourrait enfin prendre sa place.
Mais Geneviève l’en avait empêché.
Elle l’avait renié une seconde fois.
Alors il avait compris.
Il ne pourrait jamais être aimé.
Il ne pourrait jamais être Louis.
Alors, au petit matin…
Il avait pris ce qui lui revenait.
Quand Geneviève se réveilla, Louis n’était plus là.
Son lit était vide.
Son cœur rata un battement.
Elle sauta hors du lit, hurla son nom.
Aucune réponse.
Mais au fond d’elle, elle savait déjà.
Elle courut hors du manoir, pieds nus, tremblante sous le froid du matin.
Le jardin était silencieux.
Mais elle vit l’endroit immédiatement.
Là.
Là où elle l’avait enterré, lui.
La terre était retournée.
Remuée dans la nuit.
Elle s’approcha en titubant, suffoquant.
Ses mains grattèrent la terre, plus vite, plus fort.
Et quand ses doigts touchèrent du bois, elle comprit.
Elle ouvrit la boîte.
Et hurla.
Louis était là.
Son corps inanimé, recroquevillé.
Ses petits doigts figés dans une dernière supplique.
Son visage immobile.
Enterré.
Comme son frère l’avait été avant lui.
Geneviève tomba à genoux.
Le monde autour d’elle s’effaça.
Elle tremblait, incapable de respirer.
Elle voulut hurler, supplier, implorer…
Mais c’était trop tard.
Elle leva les yeux vers le manoir.
Et sur le balcon du premier étage…elle vit une silhouette.
Immobile.
Silencieuse.
Son fils était là.





Je trouve cette histoire très triste mais assez bien d’en l’ensemble merci beaucoup.