Les 6 Cassettes
- il y a 23 heures
- 24 min de lecture
Ce Thread Thriller a été conçue spécifiquement pour le format audio. Pour une expérience optimale et ne manquer aucun indice sonore, le port d'écouteurs est fortement recommandé.
La transcription écrite reste néanmoins disponible ci-dessous :
Audio Cassettes 1 à 3 :
CASSETTE N°1 :
[CLIC]
Euh… bon.
Voilà. Je crois que ça enregistre.
On m’a dit de… de parler normalement, comme si j’avais quelqu’un en face de moi..
Alors… bonjour.
Je m’appelle Marc. Marc Delorme. J’ai 28 ans. Et si vous écoutez ça, c’est que… vous faites partie de ceux qui essayent de comprendre ce qui se passe depuis l’accident.
...
On dit souvent ça, non ? “L’accident.”
Comme si un seul moment suffisait à casser une vie entière. Dans mon cas, c’est… assez vrai.
Avant, j’avais une vie… banale. Pas malheureuse, pas extraordinaire non plus, mais banale. Et récemment, je me suis rendu compte à quel point tout ce qui nous paraît banal nous manque et prend de la valeur une fois que ce n’est plus là.
Enfin bon, ce n’est pas le sujet.
Je bossais comme responsable logistique dans une boîte de pièces automobiles. Ironique, hein ?
Je passais mes journées à optimiser des trajets, des flux, des camions… à dire aux autres comment éviter les retards, les embouteillages, le stress sur la route.
Et puis il y avait Élise.
Élise, c’était… ma femme.
On était ensemble depuis 10 ans.
On avait nos engueulades, nos silences, comme tout le monde, mais on s’aimait.
On avait nos rituels : le café du matin dans la petite cuisine, la série qu’on regardait en mangeant, les vacances qu’on planifiait toujours au dernier moment.
Je vous raconte ça parce que… j’ai l’impression que plus le temps passe, plus ces détails s’effacent, ou se mélangent.
Et ça m’angoisse. Je ne veux pas les perdre.
Alors autant les poser quelque part.
Bref.
Le soir de l’accident, rien n’avait vraiment mal commencé. C’était un vendredi. J’avais quitté le boulot un peu plus tard que d’habitude.
On avait un dîner chez des amis à l’autre bout de la ville, et comme d’habitude, j’étais en retard. Mon boulot de responsable me prenait pas mal de temps. Trop… sans doute.
Élise détestait être en retard.
Je la vois encore, enfin, je la revois dans ma tête, assise côté passager, manteau sur les genoux, téléphone dans la main, à actualiser l’heure sur le groupe WhatsApp toutes les deux minutes.
“On va arriver, tu peux leur dire qu’on va arriver”, que je répétais.
Mais ça ne l’empêchait pas de souffler.
Vous savez, les petits soupirs que font nos petites amies qui veulent clairement dire “c’est pas grave” et “c’est complètement de ta faute” en même temps.
Et ce soir-là, il y avait aussi Emma.
Ma grande sœur. Elle avait insisté pour venir avec nous au dîner. Elle disait qu’on sortait jamais assez tous les trois. Elle s’entendais super bien avec élise.
Elle était assise à l’arrière, à faire défiler les messages sur son téléphone, à commenter la météo et l’heure, comme d’habitude.
Il pleuvait.
Ce n’était même pas une averse violente, non. Plutôt de la pluie fine, celle qui recouvre le pare-brise en voile et oblige à mettre les essuie-glace en vitesse intermédiaire.
On roulait sur la départementale, avec ces grandes lignes droites bordées d’arbres, les phares des voitures en face qui s’écrasent sur la route humide.
Je me souviens de la radio.
Cette chanson restera gravée dans ma tête, c’était notre préférée.
Et moi qui essayais de plaisanter pour détendre l’atmosphère.
Je ne me rappelle plus ce que j’ai dit, par contre.
Je me souviens juste du ton d’Élise quand elle m’a répondu.
Elle a dit :
“Tu pourrais au moins regarder la route.”
C’est ce que je faisais.
Sauf à ce moment précis.
Mon téléphone a vibré dans le porte-gobelet.
Il a suffi d’un réflexe idiot qu’on fait tous: j’ai baissé les yeux une seconde pour voir le nom s’afficher.
Et dans cette seconde-là, quelqu’un… quelque chose… s’est trouvé là où il ne devait pas être.
Je ne sais même pas ce que c’était, au final.
Un animal ? Un vélo ? Une voiture qui déboîte ?
Ça va trop vite, quand ça arrive.
On croit qu’on va pouvoir corriger, que le cerveau va réagir à temps.
Je me rappelle le volant qui m’échappe des mains, la voiture qui tire sur la droite, le bruit sec du choc, la ceinture qui vous scie la poitrine.
Le monde qui bascule en diagonale.
Et puis plus rien.
Noir.
Pas ce noir qu’on a quand on ferme les yeux, non.
Un noir… sans profondeur.
La dernière chose que j’ai vu ce jour-là, ce n’est même pas le visage de la femme que j’ai épousé… C’est ce foutu téléphone.
La suite, je ne la connais que parce qu’on me l’a racontée.
On m’a dit que les pompiers sont arrivés vite.
Qu’on nous a désincarcérés.
Qu’ils m’ont sorti par le pare-brise, ou la portière, j’en sais rien.
Qu’Élise…
...
Qu’Élise n’a pas survécu. A cause de moi…
Je n’ai pas vu son corps.
Je n’ai pas vu la voiture après le choc.
Je n’ai pas vu la route, les gyrophares, rien.
Au moins Emme s’en est “miraculeusement bien sortie”.
Quelques contusions, rien de grave. C’est comme ça qu’elle me l’a formulé. “Rien de grave.”
Je le sais, car c’était la première personne que j’ai vu en ouvrant les yeux.
Et c’est après que… que commencent les choses étranges, je suppose.
Parce que, je me suis réveillé chez moi après mon séjour à l’hôpital pendant quelques jours ; que j’ai d’ailleurs passé inconscient.
Juste… un clignement de paupière, et je suis passé de la nuit sous la pluie à ma chambre, le matin.
Je me suis réveillé sur mon lit, sur son côté, avec cette impression que quelqu’un avait posé un bloc de béton sur ma poitrine.
Tout était flou, comme quand on sort d’une anesthésie générale, mais j’avais la certitude d’être… chez moi. Il faut dire que le choc était plutôt violent… De ce qu’en on dit les médecins du moins.
Je reconnaissais l’odeur.
Le parfum du linge de lit.
La légère odeur de poussière dans le couloir.
Même ce bruit, au loin ; de cette vieille horloge numérique du salon qui rend l’âme.
J’ai essayé de bouger et une douleur m’a traversé la cage thoracique, comme un coup de poignard.
J’ai gémi, je crois.
La seconde d’après, j’ai entendu des pas précipité dans le couloir qui se trouve à droite de mon lit.
« Marc ? Roh la vache, t’es réveillé ! Ne bouge pas surtout. T’es enfin de retour… t’inquiètes pas.»
C’était la voix de ma sœur. Elle me paraissait si nette. Sûrement parce-que la dernière chose que j’ai entendue ce sont des acouphènes.
Les premiers jours c’était surtout ça :
Je me réveillais, j’avais mal partout, quelqu’un venait ouvrir la porte de la chambre, ma sœur me disait de ne pas bouger, de me reposer.
On ouvrait les volets le matin.
Je distinguais la lumière entrer. Les ombres bouger sur le mur, des formes d’arbres, de branches.
Tout avait l’air… banal.
Jusqu’au moment où ça ne l’a plus été.
Mais ça, je vous le raconterai après.
Si je fais cet enregistrement, c’est pour tout mettre dans l’ordre.
Pour vous montrer à quel point, au début, tout paraissait normal.
Je n’avais aucune idée, à ce moment-là, que le cauchemar ne faisait que commencer.
[CLIC]
CASSETTE N°2 :
[CLIC]
Bon… on reprend.
Je suis désolé si je tourne autour du pot.
On m’a dit de raconter les choses dans l’ordre, mais dans ma tête, tout se mélange un peu.
Après le réveil… les jours suivants ont tous eu la même couleur.
Une sorte de gris pâle déprimant.
Je ne me levais pas. De toute façon, j’en étais incapable. Mes deux jambes me faisaient horriblement mal.
Je restais allongé dans le lit, du côté où dormait Élise d’habitude. C’est idiot mais… j’avais l’impression d’être plus proche d’elle comme ça.
Les matinées se ressemblaient toutes.
Ma sœur venait ouvrir les volets.
Je sentais la chaleur sur mon visage, parfois.
Je distinguais les carrés de lumière se découper sur le mur et les ombres des branches qui balançaient doucement.
Qu’est-ce qu’on s’ennuie quand on ne peut pas bouger.
Le silence d’une maison est terriblement ennuyeux. Je n’entendais que ce petit bruit en fond.
La première chose que je ferai une fois rétabli, ce sera de changer cette foutue horloge numérique.
Ma sœur venait me voir souvent.
Elle arrivait, la porte s’ouvrait, je voyais sa silhouette se découper dans l’embrasure, elle posait quelque chose sur la table de nuit, elle me demandait comment je me sentais.
Elle avait toujours la même façon de parler.
Douce. Calme.
Emma : « Ça va un peu mieux aujourd’hui ? »
Marc : « Ça va… je crois. »
Emma : « Il faut du temps. Tu vas récupérer. »
Tu vas récupérer... Je m’accrochais à cette phrase comme à une promesse.
Un des premiers trucs bizarres, je m’en rends compte maintenant, c’est… le verre d’eau.
Je sais que ça a l’air ridicule, dit comme ça, mais pour moi, ça a été le début de quelque chose.
Je me souviens très bien de la scène.
Il devait être… je sais pas, la fin de matinée. Le soleil était déjà haut, c’était lumineux dans la chambre.
Ma sœur venait de sortir.
Elle m’avait laissé un verre d’eau sur la table basse, juste à côté du lit. Je l’ai vu, clairement.
Un verre transparent, rempli à moitié, avec des reflets sur le bord.
J’avais la gorge en feu.
Alors j’ai pris mon temps.
J’ai attrapé le drap, je me suis tiré un peu. Ça m’a arraché une grimace, mais j’avais l’impression de faire un truc important : bouger, pour la première fois depuis longtemps.
Je voyais le verre, là, à portée de main.
J’ai tendu le bras.
Et ma main est… passée à côté.
Pas “juste à côté”, non.
C’est comme si ma main avait traversé l’endroit où il aurait dû être sans rencontrer la moindre résistance.
J’ai senti la surface froide de la table, mais pas de verre.
Rien.
J’ai cru que j’avais mal visé.
Alors j’ai recommencé.
Je regardais le verre, je voyais la lumière jouer dedans.
J’ai tendu la main une deuxième fois, en suivant son contour des yeux.
Rien.
Ma main a heurté le bord de la table, puis quelque chose en plastique, léger, qui est tombé par terre avec un petit bruit sec.
Je suis resté comme un idiot, le bras en suspens, à fixer un verre qui n’existait pas.
Je me souviens m’être dit :
« Tu es plus sonné que tu le crois, Marc. Tu dois halluciner, c’est tout. »
J’ai appelé :
« Emma ? »
Personne n’a répondu.
Le couloir était silencieux.
Je me suis rassis, j’ai glissé jusqu’à retrouver l’oreiller, en pestant contre moi-même.
Quand elle est revenue, plus tard, elle a ramassé l’objet tombé par terre.
Emma : « Tu as fait tomber la télécommande, on dirait. »
Marc : « Le… le verre ? »
Emma : « Quel verre ? »
J’ai rien dit.
Je voyais très bien le verre, posé sur la table, à cet instant précis.
Je voyais même sa main passer à côté sans le toucher.
En y repensant, c’est… là que j’aurais dû comprendre qu’il y avait un problème.
Mais sur le moment, j’ai juste mis ça sur le compte des médicaments, du choc, de la fatigue.
Ce jour-là, avant de partir, elle m’a tendu un verre d’eau. Un vrai, cette fois. Je l’ai senti contre ma paume avant de le voir.
« Qu’est-ce que tu ferais sans moi ? » elle a soufflé en riant.
« Je t’ai toujours dit que j’étais ton ange gardien, non ? »
Je lui ai répondu que j’aurais préféré qu’elle ne soit pas sur ce foutu siège arrière ce soir-là. Elle a détourné les yeux... Puis elle a posé le verre sur la table de nuit, tout près de ma main.
Emma : « Je reviendrai demain, de toute façon. Je te lâcherai pas.»
Les jours suivants, il y a eu d’autres petites choses que je n’expliquais pas vraiment..
Une fois, j’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir.
Dans ma tête, la porte donne sur le couloir, à droite.
Chez nous, ça a toujours été comme ça.
Là, j’ai entendu les pas venir… de l’autre côté.
Sur ma gauche.
Des pas lents, prudents, comme si la personne comptait chaque mouvement.
Inconnu : « Marc ? Il faut prendre les cachets. »
Ce n’était pas la voix de ma sœur, cette fois.
C’était une voix d’homme, plus grave, plus hésitante.
Je l’ai vue se découper dans l’encadrement, comme si un type s’était planté là, sans trop savoir quoi dire.
Je ne le connaissais pas.
Je me suis dit que c’était un ami, un voisin, quelqu’un qu’Élise aurait prévenu avant… avant de mourir.
Je n’ai pas répondu.
Je ne sais pas pourquoi.
Enfin si : sûrement parce qu’un type que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam était chez moi !
Il est resté là un moment, sans rien dire, jusqu’à ce que je ferme les yeux, puis j’ai entendu les pas repartir.
Quand je les ai rouverts, il n’était plus là.
C’est surtout à partir de ce moment-là que j’ai commencé à flipper.
Je me suis dit que l’accident avait peut-être heurté mon cerveau.
Je ne pouvais même pas dire s’il était réel, tant son visage m’avait paru flou.
C’est… dérangeant comme sentiment.
Et puis… il y a eu la nuit où quelqu’un m’a touché.
Je ne dormais pas vraiment.
Depuis l’accident, je dors mal. Dès que je ferme les yeux, je revois les phares, l’écran du téléphone, le volant qui tourne trop vite.
Je regardais le plafond quand j’ai senti une main se poser sur mon avant-bras.
Légère.
Une main froide, qui a serré doucement, comme pour dire “Je suis là”.
J’ai sursauté.
« Emma ? » Ai-je dit.
Mais quand j’ai baissé mes yeux à ma droite, dans la direction où se trouvait cette « main »… Il n’y avait strictement rien.
J’ai alors reculé mon bras de peur, d’un coup sec.
La main a lâché.
Peu importe si on me prend pour un fou mais je dis une main car je suis persuadé d’avoir senti une paume contre ma peau.
J’ai entendu un froissement de tissu, comme si quelqu’un se penchait en arrière, puis… comme un murmure... Mais pas très humain.
Je me souviens m’être recroquevillé sous le drap comme un gamin, en me disant que c’était forcément ma sœur.
Qu’elle n’avait pas voulu m’effrayer.
Qu’elle reviendrait m’expliquer le lendemain.
J’ai tenté de rationalisé comme j’ai pu.
Le lendemain, elle m’a parlé de la pluie, de la météo, du médecin qui était passé la veille, du temps que ça prendrait avant que je puisse “revivre normalement”.
Le type d’hier était donc un médecin. Voilà une nouvelle plutôt rassurante.
Sauf qu’elle m’a affirmé que, comme d’habitude, il s’assurait de passer quand je dormais pour ne pas me déranger.
Plutôt dérangeant comme situation.
Je n’ai pas trop osé lui parler de ce type dans un premier temps. Ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais rien.
Peut-être par peur que ma propre sœur me prenne pour un fou.
À ce moment-là, j’ai surtout commencé à me dire qu’il y avait peut-être quelqu’un d’autre dans la maison.
Quelqu’un qui venait seulement quand les autres avaient le dos tourné et qui profité de mon état et de ma vue encore troublée pour me jouer des tours.
Quelqu’un qui entrait sans faire de bruit.
Et qui se tenait juste là, à côté de mon lit.
Et le pire, ce n’était pas l’idée qu’il y ait quelqu’un.
Le pire, c’est que je n’arrivais jamais à réellement voir son visage.
[CLIC]
CASSETTE N°3
[CLIC]
Je me rends compte, en me réécoutant, que… dit comme ça, on pourrait se dire que je suis fou ou encore complètement sous le choc.
Un accident, une convalescence, une sœur qui veille, un médecin un peu bizarre.
J’aimerais que ce soit juste ça.
Le problème, c’est que les choses ont commencé à déraper encore plus au moment où j’ai essayé de me convaincre que tout était normal.
Je crois que la première vraie fois où j’ai vraiment flippé, c’est à cause de la télé.
Chez nous, la télé est dans le salon.
Un vieux truc à moitié cassé qui met trois plombes à s’allumer, avec l’écran qui grésille avant de montrer une image claire.
On regardait des séries dessus, avec Élise. On dînait sur le canapé en se promettant, à chaque fois, qu’on arrêterait de manger devant la télé “un jour”.
Bref.
Ce soir-là, je n’arrivais pas à dormir.
Je tournais dans le lit, je fixais le plafond, j’essayais de me concentrer sur la respiration, sur le fameux bruit de l’horloge qui n’arrêtait jamais.
Et puis il y a eu un “clic”.
Un de ces petits bruits secs qu’on connaît tous : l’interrupteur de la vieille télé.
Et juste après, le bourdonnement très léger d’un appareil qui se réveille.
Au début, j’ai cru avoir rêvé.
Mais le son, lui, était bien réel.
Sur le moment, j’ai juste pensé :
“Ils ont laissé la télé allumée dans le salon. Voilà pourquoi j’entends tout.”
Sauf que… la télé n’était pas dans la bonne pièce.
Je l’entendais si proche de moi que j’étais persuadé qu’elle était à quelques mètres à peine.
Et là, la télé s’est arrêtée de zappé pour atterrir sur une chaîne… qui passait notre chanson préférée.
Le son ne venait pas de devant moi, là où devrait être le salon, mais… sur ma gauche.
Comme si quelqu’un avait déplacé la télé dans le couloir, derrière la porte.
Je me suis redressé un peu, en retenant ma respiration.
La chanson continuait.
J’ai attendu le bruit des pas et des petit bruit d’ustensiles plus loin dans le couloir.
Sûrement dans la cuisine. Je suis sûr qu’il y avait quelqu’un chez moi. Et ce n’était pas ma sœur.
Mais après ça, il n’y a eu que ce son-là, obsédant.
La télé allumée dans une pièce où, normalement, il n’y a pas de télé.
Et puis le volume s’est baissé.
Comme si quelqu’un était là et voulait que je continue d’entendre… mais pas trop. Comme si on réglait le volume juste assez fort pour que ça me garde éveillé.
J’ai fini par fermer les yeux, en me répétant que c’était juste ça :
un vieux poste, trop fort, dans une maison trop silencieuse. Mais… pourquoi est-ce notre chanson ? Et surtout, qu’est-ce que fou cette foutue télé dans le couloir ?
Je me devais de rationaliser mais j’avoue qu’à partir d’ici c’est devenu de plus en plus compliqué.
Parce-que c’est à partir de là que la… « présence » a commencé à se montrer plus souvent.
Je sais que je vais passer pour un taré à partir de maintenant, mais… vous vouliez que je raconte tout, alors je raconte.
Les nuits suivantes, j’ai commencé à entendre des pas qui ne ressemblaient pas à ceux de ma sœur.
Ma sœur marche vite, sure d’elle, avec ce petit claquement sec quand elle s’arrête brusquement.
L’autre… c’était différent.
Ça commençait toujours pareil.
Le silence.
Et puis… un pied qui traîne légèrement.
Un pas, puis une petite pause, puis un autre.
Comme si cette présence comptait chaque mouvement.
Je les entendais dans le couloir.
Je voyais la lumière changer sous la porte, comme si une ombre passait devant.
Parfois, je retenais ma respiration pour savoir si… si ce n’était pas mon propre cœur que j’entendais.
Mais non.
Les pas continuaient.
Au fil des jours, c’est devenu un rituel.
La porte s’ouvrait en grinçant, j’entendais des pas se déplacer.
Là ! Juste dans la chambre.
Je savais que ma vision était encore troublée à ce moment-là, mais s’il y avait quelqu’un en face de moi je l’aurais vu !
Ils s’arrêtaient toujours au même endroit : au pied de mon lit.
Une fois, j’ai pris mon courage à deux mains :
« Je sais que tu es là. » lui ai-je dit.
Ma voix a sonné ridicule dans le silence.
J’ai attendu une réponse. Il n’y en a pas eu.
Je ne voyais pas son visage.
Je ne l’ai jamais vu.
Quand la porte était ouverte je pouvais parfois le percevoir dans l’obscurité du couloir qui mène au salon. Je suis sûr que c’était lui. C’était toujours la même démarche. Les mêmes que l’autre fois.
Je voyais juste… une silhouette. Un volume sombre, indistinct, troué par la lumière du salon derrière.
...
Et puis les pas repartaient.
À force, j’ai commencé à me demander si j’étais vraiment réveillé.
Si ce n’était pas une espèce de prolongement du cauchemar de l’accident.
Vous savez, ce moment où on est entre deux eaux, pas tout à fait endormi, pas tout à fait conscient.
C’est aussi à cette période que j’ai commencé à me lever réellement.
Je dis “me lever”, mais c’est un grand mot.
Disons… me laisser glisser hors du lit, en priant pour que mes jambes tiennent.
Un matin, ou une fin d’après-midi, je n’en sais rien, la lumière se ressemblait, j’ai entendu les fameux pas dans le couloir, encore.
Ma sœur n’était pas là.
Le médecin non plus, du moins je n’avais entendu personne entrer.
Les pas se sont arrêtés devant la porte.
Puis plus rien.
J’ai eu un déclic idiot :
“Si c’est quelqu’un qui se cache toujours quand les autres sont là, je dois profiter maintenant. Je dois voir qui c’est.”
Je me suis alors assis.
Le simple fait de redresser le dos m’a donné la nausée.
Mais je me suis accroché au drap et surtout à l’idée que je devais me prouver à moi-même que je n’étais pas fou ; et j’ai basculé les jambes hors du lit.
Je ne savais même pas si je tenais debout.
à partir de là, j’ai fixé le couloir sans détourner le regard un seul instant.
Il était hors de question que cette présence me file entre les doigts.
Pour être honnête, je ne me souviens pas avoir vraiment “vu” mes pieds toucher le sol.
Je sentais juste la froideur sous mes orteils, une surface lisse et glacée.
Je me suis levé.
J’ai failli retomber tout de suite, mais il y avait quelque chose à ma droite, une sorte de barre, ou de montant, sur lequel j’ai pu m’appuyer.
J’ai avancé. Non sans mal, mais j’avançais.
Les jambes tremblantes comme des feuilles.
Un pas.
Puis un autre.
Et encore un.
Je ne sais pas si on peut appeler ça du courage, car mon cœur battait à 100 à l’heure mais j’étais déterminé à mettre un visage sur cette présence.
Je n’y pense que maintenant, en le racontant, mais…
je ne regardais pas où je mettais les pieds.
C’était plus… comme si mon corps devinait.
Je contournais quelque chose, puis autre chose, sans les regarder vraiment.
Il y avait des bruits.
Un froissement de plastique, un roulis de petites roues, quelque chose qui cliquetait doucement, plus loin dans le couloir. Sûrement dans la cuisine.
Je me disais :
“Tu connais ta maison par cœur. Tu peux le faire. La chambre, le couloir, le salon… puis.. La cuisine.”
Mais plus j’avançais, plus j’avais l’impression que le couloir était trop long.
Chez nous, il y a quoi… trois mètres entre la chambre et le salon ?
Là, j’avais l’impression de marcher beaucoup plus.
Chaque pas me faisait terriblement mal.
Et puis j’ai entendu d’autres sons, plus loin.
Des voix.
Plusieurs, à la fois.
Des portes qui claquent.
Un…chariot, je crois. Ou un bruit du genre.
Je me suis arrêté net.
Je me suis collé contre ce que je croyais être un mur, le cœur qui battait à tout rompre.
“Tu délires, Marc. Tu es chez toi. Les voisins font du bruit, c’est tout.”
Je me répétais ça en boucle, comme une prière.
Et puis je l’ai senti.
Lui.
La présence.
Juste derrière moi.
Ce n’était pas un bruit, cette fois.
C’était… un poids dans l’air.
Vous allez dire que ça ne veut rien dire, mais je ne sais pas comment expliquer autrement.
Comme quand quelqu’un se poste dans votre dos sans parler : vous savez qu’il est là, même s’il ne bouge pas.
Il était tout près.
À tel point que je suis certain d’avoir senti un souffle sur ma nuque.
Je n’osais pas me retourner.
Je ne voulais pas voir.
Je ne voulais pas découvrir un visage qui ne devrait pas être là.
« Qu’est-ce que tu veux ? »
Ma voix a tremblé.
Je m’en souviens très bien, parce que c’est la première fois que je lui ai parlé comme… comme à quelque chose de réel.
Pas à un cauchemar.
Pas à un souvenir.
À ça.
Et là… Il a répondu.
Comme un marmonnement incompréhensible à mon oreille
Mais sa main s’est posée sur mon épaule.
Elle m’a semblé familière…
C’était la même pression légère que sur mon avant-bras, l’autre nuit.
Froide.
Patiente.
Je me suis raidi.
Je crois que j’ai fermé les yeux, comme si ça pouvait changer quoi que ce soit.
Quand j'ai rouvert les yeux, j’étais dans mon lit.
Chez moi, dans ma chambre.
Je n’ai rien compris. Alors quand ma sœur est venu me voir, car oui, elle venait quotidiennement voir si j’allais bien, elle m’a dit m’avoir retrouvé dans le couloir inconscient. Selon le médecin, la douleur aux jambes était si forte que je me serais effondré. Il a dit que j’étais désorienté et que j’avais des propos incohérent. Et surtout, que je devais impérativement rester dans ma chambre.
Sauf que j’en étais sûr : ce qui s’était passé n’était pas un rêve ou une hallucination. Je l’ai vécu.
Je me souviens avoir pensé, très clairement :
“Soit je suis devenu fou, soit le monde qui m’entoure n’est pas celui que je crois. Et je ne sais pas ce qui me fait le plus peur.”
[CLIC]
Audio Cassettes 4 à 9 :
CASSETTE N°4
[CLIC]
Je crois que c’est cette nuit-là que j’ai vraiment cru… qu’il allait me faire du mal.
Quand je dis “il”, vous savez de qui je parle.
La présence.
L’ombre au pied du lit.
Appelez ça comme vous voulez.
Je venais de passer une journée pourrie.
Les douleurs dans les jambes étaient pires que d’habitude, et même la voix d’Emma n’arrivait plus à couvri r ce foutu bruit d’horloge. Demain, je lui demanderai de l’éteindre.
Elle était passée plus tôt, m’avait remonté le drap jusqu’aux épaules, et en partant elle avait dit :
« Tu dors un peu, d’accord ? T’as une sale tête. »
Et, comme toujours :
« Qu’est-ce que tu ferais sans moi ? »
Elle n’avait pas vraiment tort. Qu’est-ce que je ferais sans elle ?
Malgré ma vision encore floue, il n’y avait quasiment qu’elle que je pouvais voir clairement.
Il faut dire que je connais ses traits par cœur et qu’elle a toujours été radieuse. Quand ma sœur rentre dans une pièce, on ne voit qu’elle.
Sa présence était réconfortante et, à la fois, elle me faisait remonter un sentiment de culpabilité extrême en moi. A cause de l’accident.
Puis elle est partie.
Je ne sais pas combien de temps après c’est arrivé.
Je n’arrivais pas à dormir.
Il faisait lourd, j’avais chaud, j’avais l’impression que l’air restait collé à ma peau.
Je regardais le plafond en me répétant que j’étais chez moi, que tout ça finirait bien par redevenir normal.
Et puis derrière la porte, le couloir s’est rempli de bruits.
Pas des bruits “normaux”.
Pas les pas de ma sœur, ni ceux du médecin.
Des bruits désordonnés : des choses qu’on déplace, qu’on cogne sans le vouloir.
Un frottement de caoutchouc sur le sol.
Un objet qui bascule, qui heurte la plinthe.
Je me suis raidi dans le lit.
« Emma ? »
Rien.
Les bruits se rapprochaient.
Ils s’arrêtaient, repartaient, comme si la personne ne savait pas exactement où elle allait.
Comme quelqu’un qui marche dans le noir et qui se cogne à tout.
On essaie de me cambrioler. C’est sûr.
Le bruit de la télé pour camoufler les bruits. Les chocs dans les murs, dans le couloir !
Il n’y a que ça comme explication logique.
Je voyais une ombre se découper sous la porte, danser au rythme de ses hésitations.
Le bip de l’horloge s’était mis à paraître plus fort, plus rapide, comme s’il suivait mon cœur.
Puis la poignée a bougé.
Il est entré. Je ne le voyais pas, mais je pouvais clairement entendre sa respiration.
Je dis “il” parce que je suis sûr que c’était le même que d’habitude.
La même façon de poser le pied, d’hésiter, de s’arrêter juste au bord du tapis.
La même sensation que l’air se resserrait autour de moi.
Je n’ai pas bougé.
Je me suis contenté de respirer le plus silencieusement possible, en priant pour qu’il m’ignore.
Mon premier réflexe a été de fermer les yeux, comme à chaque fois.
Je sais, c’est débile. Comme si ça changeait quoi que ce soit.
Je sentais son regard sur moi.
Ou ce que mon cerveau a décidé d’appeler “un regard”.
Et puis il a fait quelque chose d’étrange.
Quelque chose qui m’a glacé sur le moment…
Il a posé ses mains sur le drap, au niveau de ma poitrine.
Des mains froides, aux gestes maladroits.
Il a tiré doucement, comme s’il voulait me recouvrir mieux.
Le drap a glissé jusqu’à mon cou.
Puis ses doigts ont remonté l’oreiller sous ma tête, très lentement, en faisant grincer légèrement le tissu.
Soit je devenais fou, soit il y avait réellement une présence que je ne pouvais pas voir dans cette foutue pièce !
Je n’osais pas bouger.
Chaque contact me paraissait démesuré, comme si ses doigts étaient faits de glace.
Il a laissé sa main un instant sur mon épaule.
Juste là.
Un poids léger, insistant.
J’étais paralysé de peur.
Je me suis dit :
“C’est maintenant. Il va m’étrangler. Il va faire quelque chose.”
Mais il n’a rien fait.
Rien sauf ça :
Sa main a glissé jusqu’à la mienne, sur le bord du lit.
Je sentais son souffle tout près de moi, le même que dans le couloir.
Puis il a laissé quelque chose dans ma paume.
Un verre d’eau.
Je me suis alors surpris à penser qu’il y avait quelque chose ici qui ne voulait peut-être pas me faire du mal…
Je me suis alors concentré de toutes mes forces, comme pour me concentrer sur mon ouïe.
J’ai fermé les yeux bien fort, comme pour les effacer les bruits qui m’entouraient un à un, pour essayer de comprendre ce qui restait vraiment.
…
…
Le bruit de l’horloge s’est alors transformé en un autre son : un bip plus sec, plus mécanique.
Je n’aurais pas su dire quoi, sur le moment, mais ce n’était plus le même bruit.
En faisant cela, je ne l’ai pas vu davantage…
Mais je crois que c’est à ce moment que j’ai commencé à comprendre.
…
…
Et puis vous êtes venus me demander de tout vous raconter.
CASSETTE N°5
[CLIC]
Ici le docteur Lambris, unité de rééducation neurologique et sensorielle, centre spécialisé pour grands traumatisés crâniens, patients aveugles et sourds.
Compte-rendu d’observation du patient Marc Delorme, vingt-huit ans.
Le patient a été admis après un accident de la route impliquant trois personnes :
lui-même, son épouse, Élise Delorme, et sa sœur, Emma Delorme.
Le traumatisme crânien de Monsieur Delorme a entraîné des lésions occipitales bilatérales.
Le tableau clinique est compatible avec une cécité corticale : les yeux sont intacts, les réflexes pupillaires sont présents, mais les aires visuelles du cortex ne traitent plus correctement l’information.
Comme souvent dans ce type de cas, le patient affirme “voir” des choses.
En réalité, son cerveau reconstruit un environnement cohérent à partir des sons, des sensations tactiles, de la mémoire des lieux.
Chez Monsieur Delorme, cette reconstruction a pris la forme de son appartement :
il décrit une chambre, un couloir, un salon, une porte d’entrée, une horloge numérique dans la pièce voisine.
Monsieur Delorme est bel et bien dans sa chambre : sa chambre d’hôpital.
Les enregistrements audio réalisés au chevet du patient, et les observations de l’équipe, montrent qu’il se trouve en réalité dans notre chambre d’hôpital, attenante au couloir de service.
Les bruits qu’il interprète comme domestiques correspondent à l’activité normale du service.
Exemples :
Le “verre d’eau” qu’il voit sur sa table de chevet et qu’il n’arrive pas à saisir est, d’après le micro et la vidéo, une télécommande en plastique posée près de sa main.
L’horloge numérique qui fait un bruit régulier dans le salon est le moniteur cardiaque de son voisin de chambre.
La “télé du salon” qui s’allume dans le couloir, correspond au poste de télévision dans sa chambre d’hôpital.
Les “couloirs trop longs” et les “bruits de voisins” sont en fait les déplacements du personnel, des chariots, des chaises qu’on déplace, et les portes coupe-feu qui se referment automatiquement.
Le patient présente également un phénomène de vision aveugle, ou blindsight.
Lorsqu’il se lève et se met à marcher, il affirme se trouver “chez lui”, dans son couloir habituel, mais modifie sa trajectoire au dernier moment pour éviter des obstacles qu’il dit ne pas voir.
Les enregistrements et la vidéosurveillance montrent qu’il contourne spontanément un pied de perfusion, un chariot, une chaise.
Il n’a pas conscience de “voir”, mais certaines informations visuelles semblent encore atteindre les circuits réflexes.
Un élément revient fréquemment dans son récit :
ce qu’il appelle “la présence au pied du lit” ou “l’homme dans le couloir”.
Le patient décrit une silhouette floue, une respiration proche, des pas hésitants, et une main froide qui remonte parfois sa couverture, repositionne son oreiller ou dépose un objet dans sa main.
Il affirme que cet homme a laissé un verre d’eau dans sa paume.
Il interprète d’abord ces visites comme une menace, puis évoque une forme de présence qui “ne veut pas lui faire de mal, mais ne sait pas comment ne pas l’effrayer”.
Silence court, puis ton un peu plus posé.
Nos images de vidéosurveillance confirment la présence, la nuit, d’un autre patient :
Yannis, trente-deux ans, traumatisé crânien, présentant une surdité profonde et une déficience visuelle.
Yannis déambule régulièrement dans le service, en s’orientant principalement par le toucher, même s’il n’a pas complètement perdu la vue.
Les enregistrements le montrent entrant dans la chambre de Monsieur Delorme, s’approchant de son lit, remontant la couverture, réajustant l’oreiller, et, dans un cas, prenant le verre d’eau posé sur la tablette pour le placer dans la main du patient.
Les sons que Marc identifie comme des “marmonnements inquiétants” correspondent en réalité aux tentatives de Yannis de prononcer quelques mots.
Sa surdité et ses séquelles motrices rendent sa parole difficilement intelligible.
Les gestes sont, quant à eux, cohérents avec une intention de réconfort, pas d’agression. Yanis est décrit comme un patient timide mais attentionné.
Pour résumer :
Nous avons ici un cas de cécité corticale avec reconstruction imaginaire stable, nourrie par la mémoire de son appartement et par la culpabilité liée à l’accident.
Les phénomènes décrits comme “étranges” ou “paranormaux” par le patient trouvent, à ce stade, une explication rationnelle :
Confusion entre les sons de l’hôpital et les bruits de la maison,
Vision aveugle permettant d’éviter des obstacles sans perception consciente,
Interprétation erronée des visites nocturnes d’un autre patient comme une présence surnaturelle.
D’après ces éléments, Monsieur Delorme n’est pas psychotique.
Son cerveau tente de donner du sens à des informations sensorielles fragmentaires, dans un contexte de traumatisme et de deuil dans un corps non encore habitué à ses handicaps.
Un dernier point me chagrine néanmoins. Un élément de son discours demeurent, à ce stade, incohérents avec la réalité observée.
Des évaluations complémentaires seront nécessaires afin de s’assurer que le patient ne développe pas de trouble psychotique authentique.
Fin du premier rapport d’observation, docteur Lambris.
[CLIC]
CASSETTE N°6
[CLIC]
Docteur… c’est Marc.
Vous m’avez demandé de dire ce que j’ai “compris”.
Alors voilà.
Je crois avoir saisi l’essentiel, maintenant.
La maison qui n’existe pas. L’hôpital, si.
L’ horloge» qui est un moniteur.
La télé du salon qui vient du poste de soins.
Les couloirs trop longs, qui sont les vôtres, pas les miens.
Et lui.
L’homme dans le couloir.
L’ombre au pied du lit.
Vous m’avez expliqué que ce n’était qu’un autre patient.
Yannis.
Sourd, abîmé lui aussi, qui se promène la nuit et remonte les couvertures des autres au lieu de dormir.
Vous m’avez parlé des vidéos : sa main qui remet mon oreiller, ses “marmonnements inquiétants” qui ne sont que des mots qui ne sortent plus comme il voudrait.
Vous m’avez même dit qu’un soir, il avait pris mon téléphone posé sur la tablette,
qu’il avait déchiffré le titre de la chanson qui s’affichait encore sur l’écran… et qu’il avait cherché la même sur la télé, pour me la mettre.
Notre chanson préférée.
La nuit où je croyais qu’un truc voulait me hanter dans le couloir,
c’était juste un type cabossé qui essayait, maladroitement, de me rendre un bout de ma vie d’avant.
Je m’en veux de lui avoir eu aussi peur.
Je m’en veux d’avoir passé des nuits à le prendre pour un cambrioleur ou un fantôme,
alors qu’il essayait juste d’être gentil.
Tout ça, je l’accepte.
Je comprends.
Je peux le ranger dans vos explications, même si ça fait mal.
Il reste une chose, pourtant… qui ne rentre pas dans vos cases.
Vous m’avez dit… qu’Emma est morte le soir de l’accident.
Que, depuis, ma sœur n’a jamais mis les pieds dans ce service.
Pas une seule fois.
Alors j’aimerais que vous m’expliquiez ceci :
Qui a ouvert les volets, le premier matin où je me suis réveillé ici ?
Qui m’a tendu un verre d’eau en râlant que j’avais une “sale tête” ?
Qui m’a soufflé, en posant sa main sur mon épaule, qu’elle serait toujours là ?
Je ne peux pas avoir tout perdu ce jour là… je ne veux pas le croire.
Tout s’explique, docteur.
Yannis.
Les machines.
Les couloirs.
Tout…
sauf elle.
[CLIC]
FIN.
Anecdote du chroniqueur :
A la base, 9 cassettes était prévues.
Jusqu'au dernier jour de leur sortie le second épisode contenait ces cassettes et avait pour but d'expliquer les apparitions d'Emma.
Puis, dans les dernières heures, je me suis dit que cette partie serait de trop.
Je crois que les plus belles fins sont finalement celles qui n'en sont pas vraiment.
Merci d'avoir lu ou écouter cette histoire.




Commentaires