Sang Pour Sang
- 6h
- 14 min de lecture
Ce Thriller à lire est également disponible en podcast et en vidéo afin de profiter d'une narration immersive et de plus d'images pour illustrer le récit.
Bienvenue dans cette histoire... sanglante.
Partie 1
Il y a des endroits où l’hiver ne finit jamais vraiment. Des endroits où l’on ne compte pas les années… mais les réserves.
Là-haut, avant l’hiver, on se demande combien de temps on tiendra.
Dans ce village perché en haut de cette montagne, une règle que tous les villageois connaissent subsiste depuis quelques années : il ne faut surtout pas s’approcher de la forêt.
Pour la simple et bonne raison que les derniers à y avoir pénétré, se sont fait couper la tête.
On est à une époque qu’on ne date pas, et dans un coin qu’on ne situe pas vraiment. Un village de montagne, isolé, où la neige s’installe tôt et repart tard, quand elle repart. Là-haut, les gens se débrouillent comme ils peuvent, et ils ne vivent que grâce à deux choses : ce qu’ils réussissent à faire pousser… et surtout grâce à l’élevage.

Et souvent, ce sont des moutons.
C’est la viande. La laine. Le troc. Et parfois, la seule façon de tenir jusqu’au printemps.
Elliot a quatorze ans. Il aide déjà son père tous les jours.
Il nourrit les bêtes, il les rentre, il les surveille. Il coupe ce qu’il faut avant l’hiver – du foin, du maïs quand ça pousse ici, ce qu’ils arrivent à récolter et à stocker -– puis il le porte jusqu’à l’enclos. Il les tond aussi, quand c’est le moment, et il en prend soin.
Il ne les abat pas. Pas encore. Et il redoute le jour où on lui demandera de le faire.
Le père d’Elliot est un homme strict. Un homme de caractère. Il ne crie pas tout le temps, il n’a pas besoin de ça ; il a cette manière de regarder, de compter, de peser, qui fait que tu te sens de trop, quand tu ne respectes pas les règles.
Il compte tout. Le sel. Le bois sec. Les bocaux. Et ce que mange Elliot.
- « T’as pris quoi, là ? »
Elliot ne répond pas tout de suite. Il sait qu’une seconde d’hésitation suffit parfois à déclencher la suite.
- « Je t’ai demandé : t’as pris quoi ? »
- «…un morceau. » répond le fils.
- « On grignote pas. Si t’as faim, tu le dis. Et on décide. »
Ce “on” veut dire lui. Comme toujours. Mais Elliot sait que son père fait ça pour leur bien.
Ils n’ont pas vraiment le choix.
Chez son père, la survie n’est pas une discussion : c’est une ligne droite, et tu marches dedans sans poser de question.
Et il y a une autre règle, chez eux. Une règle non négociable : le potager, Elliot n’y touche pas.
Le père s’en occupe seul. C’est comme ça.
Avant, c’était la mère d’Elliot qui s’en occupait. Elle savait quoi planter, quand, où, et comment garder quelque chose vivant dans cette terre froide. Elle avait ses habitudes, ses gestes, ses repères.
Puis elle est morte. Il y a deux ans.
Depuis, le père a repris le potager, mais à sa façon. Seul. Sans aide. Comme si c’était une affaire personnelle. Comme si c’était le dernier endroit où il devait garder la main, coûte que coûte.
Et Elliot… respecte cette limite.
Tout près du village, il y a la forêt.
On dit qu’un homme étrange… ou ce qui ressemble à un homme y rôde. Certains disent même qu’il y vit. Mais lui aussi semble respecter des limites. Jamais il n’a franchi les bois en plein jour. Pour une raison qu’aucun villageois ne connait.
On peut parfois l’apercevoir, très loin, entre les troncs, quand la lumière tombe et que les silhouettes se confondent. Un homme gigantesque, qui semble poilu, trapu. Et toujours une hache à la main.
Elliot le déteste. Il le déteste parce que, pour lui, ce n’est pas une rumeur. C’est une histoire vraie. Son histoire.
Sa mère s’était aventurée dans la forêt une seule fois. Ce jour-là, le père était cloué au lit. Une forte grippe, une fièvre, quelque chose qui l’avait vidé au point de ne plus pouvoir sortir couper du bois. Et s’ils ne coupaient pas du bois, ils passaient l’hiver dans le froid. Alors la mère a pris la hache, elle est partie, et elle a dit qu’elle reviendrait vite.
Elle n’est jamais revenue.
Au petit matin, on n’a retrouvé qu’une chose, posée à la lisière.
Sa tête.
C’est à partir de là que la peur s’est installée pour de bon. Et que la légende de “l’homme à la hache” est devenue plus qu’une légende.
Ce soir-là, deux moutons se font vieux. Ils ne mangent pour rien. Elliot baisse les yeux sur son assiette vide. Il sait ce qui vient. Il aime ses bêtes.
- « Demain… c’est toi qui t’en charges. » dit le père.
Elliot se fige. Il relève la tête, la gorge serrée.
- « Père… je… »
- « Tu prendras le couteau. Et tu feras ce qu’il faut. On n'a pas le choix. Tu abattras tes premiers moutons. Tu as quatorze ans. Tu es un homme maintenant.»
Elliot a envie de répondre. De dire non. De dire qu’il ne peut pas. Qu’il n’a jamais voulu ça. Qu’il les connaît, ces bêtes. Qu’il les a nourries, qu’il les a soignées, qu’il les aime, même, à sa manière. Mais il ne dit rien.
Parce qu’il sait déjà ce qu’on lui répondra : qu’ils doivent manger. Qu’ils n’ont pas le choix. Et il comprend cela.
La nuit tombe et Elliot part se coucher.
Il ne dort pas. L’idée du sang sur ses mains le rend malade. Il tourne dans son lit, les yeux grands ouverts dans le noir. Et puis… dans son insomnie, il entend un bruit dehors.
Il se lève. Il s’approche de la fenêtre givrée. Il plisse les yeux. Dans le jardin, une ombre se découpe sur la neige. Une silhouette gigantesque. L’homme de la montagne.
Elliot sent sa gorge se serrer. Ce n’est pas de la peur pure. C’est autre chose. Un mélange de haine, de tension, et de cette image qui revient toujours : la lisière, le matin, et ce qu’on a retrouvé.
La silhouette obscure et gigantesque dans cette nuit noire semble tenir quelque chose dans ses bras.
Non… pas quelque chose.
On dirait deux moutons. Un dans chaque bras. Comme un enfant soulèverait un simple jouet.
L’homme s’enfonce simplement dans la montagne, en direction de la forêt.

Elliot est paralysé. Il veut hurler. Il veut réveiller son père. Mais il regarde la porte fermée de la chambre paternelle. Et il ne fait rien. La peur du monstre dehors est terrible… mais la peur de la colère de son père est pire. Il sait ce qui lui arrivera s’il se trompe.
Hébété, Elliot regarde la silhouette de ses bêtes disparaître dans la nuit, emportées vers la montagne. Et il retourne se coucher, en silence.
Partie 2 :
Au matin, Elliot est réveillé par la lueur du soleil qui traverse la fenêtre.
Le père est debout devant l’enclos. Il ne bouge pas. Il regarde juste le vide, là où les bêtes devraient être.
Elliot se précipite dehors en le voyant par la fenêtre. Il arrive en courant, le souffle court, la veste mal fermée. Il voit l’enclos. Les deux vieux moutons manquent et des traces de pas au moins 2 fois plus grande que celle d’un homme normal sont formées dans la neige. Et il voit le dos de son père.
Il ne s’était donc pas trompé... Il sait qu’il aurait dû le prévenir.
- « Père…»
Le père se retourne lentement. Son visage est gris, comme la pierre.
- « Ils ne sont plus là.»
Elliot sent la panique monter. Il n’a désormais plus le choix d’expliquer à son père ce qu’il a vu. Maintenant, à la lumière du jour, la terreur de la veille lui semble stupide.
- « Je… Je l’ai vu, Père. Cette nuit.»
Le père plisse les yeux et saisie le bras du garçon.
- « Tu l’as vu ? »
- « Oui. L’homme de la montagne. Il était là. Il était immense. Il les a pris sous ses bras et… »
Le père s’approche brusquement. Il attrape Elliot par le col.
- Tu l’as vu ? Et tu n’as rien fait ? Tu n’as pas crié ? Tu n’es pas venu me chercher ?
Elliot bafouille.
- « J’avais… j’avais peur que tu…»
Il le coupe.
- « Que je quoi ? Que je te gronde si tu te trompais ? Tu n’es plus un enfant Elliot ! Ce monstre a déjà assez volé de bêtes au village pour qu’on reste les bras croisés ! ... J’aurais dû m’en douter. C’est toujours quand on décide de les abattre qu’il nous les vole... A croire que ce monstre nous observe. »
Le père le lâche avec dégoût. Elliot recule, manque de tomber.
- « Tu mens, Elliot. Ou alors tu es un lâche. Je ne sais pas ce qui est pire. Tu as regardé notre nourriture partir sans bouger le petit doigt. Comme ta mère. Toujours à regarder à fuir la réalité. C’est notre nourriture qui s’est envolé ! »
Le père rentre dans la maison. Elliot le suit, la tête basse.
Le père va vers l’armoire aux fusils. Elliot a un espoir. Si son père sort le fusil, c’est qu’il va chasser. Qu’il va régler le problème.
Mais le père ne sort pas la clé de l’armoire. Il va dans le coin, près de la cheminée.
Il attrape la vieille hache. Celle au manche usé par des années de coupe.
Il la tend à Elliot.
- « Tiens.»
Elliot regarde l’outil. Il pèse une tonne dans ses mains d’enfant.
- « Père… le fusil… »
Il le coupe à nouveau.
- « Le fusil ? Pour quoi faire ? Tu trembles déjà. Tu vas gâcher une balle. Les balles, ça coûte de l’argent. Et tu nous en as déjà assez fait perdre pour aujourd’hui.»
Le père s’assoit. Il se sert un café, calmement.
- « C’est ta faute, Elliot. C’est toi qui n’as pas donné l’alarme. C’est toi qui as laissé faire. Alors c’est toi qui répares.»
Tu vas y aller. Tu vas suivre les traces. Et tu vas me ramener mes bêtes. Ou au moins la viande.
Elliot regarde par la fenêtre. La forêt. Cette masse noire où sa mère est entrée pour ne jamais revenir entière.
- « Mais… tu as dit qu’il ne fallait jamais…»
- « J’ai dit qu’on n’avait pas le choix ! »
Le père tape du poing sur la table et continue.
- « Tu assumes les conséquences. Sors d’ici. Et ne reviens pas les mains vides. »
Elliot sort et marche en direction de la forêt.
Il a mis son gros manteau de laine, mais le froid passe à travers. La hache pèse sur son épaule.
Il suit les traces. Elles sont profondes, énormes. Des pas qui ne ressemblent à rien d’humain.
Il arrive à la lisière. La limite invisible. Le territoire du monstre qui a décapité sa mère.
Devant lui, les sapins sont si serrés qu’il fait presque nuit en dessous.
Il hésite.

Mais derrière lui, il y a la maison. Et son père posté là, à le fenêtre, bras croisé, le fixant.
Entre la peur de mourir et la peur de décevoir, Elliot a choisi.
Il marche longtemps.
« Tant que je rentre avant la nuit, je ne risque rien. » se dit-il.
La forêt est un labyrinthe. Les traces montent, descendent, tournent.
Le jeune garçon est épuisé. Il n’a rien mangé depuis la veille au soir. La hache lui scie l’épaule.
La panique commence à monter. Il se sent observé. Il entend parfois des petits craquements, trop discrets pour être des pas de géant mais assez fort pour lui paraitre être suivi d’assez près.
Il accélère. Il ne regarde plus vraiment où il met les pieds. Il veut juste retrouver ces maudits moutons et rentrer.
Il court presque maintenant.
Il croit voir de la fumée dépassée de la cime des arbres.
En avançant, la tête regardant le ciel, son pied se prend dans quelque chose.
Il se met à dévaler la pente de la montagne, sans ne rien pouvoir faire.
La hache lui échappe des mains.
Le ciel, les arbres, la neige… tout se mélange.
Puis...
BOOM.
Un choc violent contre la tempe.
Partie 3 :
Le réveil n’est pas brutal. Il est plutôt…pâteux. Elliot a l’impression d’émerger d’une eau trouble et glacée. La première chose qu’il sent, ce n’est pas la douleur. C’est l’odeur. Ça sent la résine de sapin. La viande fumée. Et la vieille laine.
La douleur arrive ensuite. Comme s’il avait reçu un coup de marteau dans le crâne, pile sur la tempe.
Il ouvre les yeux. Il fait sombre, mais chaud. Il porte une main à sa tête. Il sent un linge. Humide et froid. De la glace pilée enveloppée dans un chiffon propre. Quelqu’un semble l’avoir soigné.
Il se redresse brusquement, le cœur battant à tout rompre. Il n’est pas dehors. Il est dans une cabane. Ou une grotte aménagée. Les murs sont faits de troncs bruts, énormes. Le feu craque dans l’âtre de la cheminée sur laquelle est posée une marmite qui doit faire à peu près sa taille.
Et il n’est pas seul.
Il entend un bruit d'une lame qu'on aiguise à côté de lui, et tout son ventre se retourne.
Dans sa tête, c’est immédiat : la hache. Le sang. La légende.
Puis le son s’arrête.
Dans le coin de la pièce, assis sur une souche, il y a une montagne : l’homme des bois.
Il est là, en chair et en os. Il est encore plus grand que ce qu’Elliot avait imaginé. Même assis, ses épaules semblent toucher les poutres du plafond. Il est couvert de peaux de bêtes, ses cheveux sont une crinière emmêlée et sa barbe semble ne pas avoir été coupée depuis des années. Il ressemble à un ours qui aurait appris à s’asseoir. Mais il parait étonnement assez jeune sous cette touffe de poils.
Le bruit reprend.
Dans ses mains gigantesques, il tient quelque chose. Elliot plisse les yeux. C’est la hache.
Celle que son père lui a donnée. Entre les doigts du géant, elle ressemble à un cure-dent.

Elliot se colle contre le mur, terrifié. L’image de sa mère lui revient. La tête tranchée. Le sang sur la neige. La colère prend le pas sur la peur. Une colère d’enfant blessé.
- « C’est toi…» Sa voix tremble.
- « C’est toi l’ordure ! »
L’homme ne bouge pas. Il lève lentement les yeux. Il est calme. Seul son souffle animal se fait entendre.
Il lance ce qu’il a dans son autre main : une laine chaude. L’enfant sursaute et reprend :
- « Tu as tué ma mère ! »
Elliot hurle presque. Il cherche une arme des yeux. Rien. Juste cette masse immobile en face de lui.
- « Réponds ! Pourquoi tu ne me tues pas ?! Vas-y ! Coupe-moi la tête comme tu as coupé celle de ma mère »
Le géant ne répond pas. Il se contente de souffler.
- « Pourquoi tu m’as emmené ici ? »
Le géant répond d'une voix lourde et imposante :
- « Manger… »
Le géant se lève et avance. Chaque pas fait trembler le sol. Elliot se protège le visage avec ses bras.
Il attend le coup...
Mais le coup ne vient pas.
L’ombre du géant le recouvre. L’odeur de forêt est plus forte. L’homme tend la main. Elliot recule, acculé. Mais la main ne frappe pas, elle s’ouvre. L’homme pointe un doigt épais, vers le visage d’Elliot. Puis vers la porte. Puis vers le sol. Il ouvre la bouche. On dirait que parler lui demande un effort surhumain, comme soulever un rocher. Sa voix est un grondement de basse qui fait vibrer la poitrine d’Elliot.
L'homme parle à nouveau, mais difficilement :
- « Citrouille. »
Elliot reste figé, la bouche ouverte.
- « Quoi ? »
L’homme fronce les sourcils, concentré. Il insiste.
- « Ci… trouille. Dessous. »
Ce mot n’a aucun sens. Le silence retombe et l’homme recule pour se rassoir sur sa souche. Elliot entend juste le feu qui craque.
Il regarde ce géant. Il regarde la hache posée sur la souche. Il regarde la porte entrouverte qui laisse passer un filet d’air froid. L’instinct de survie reprend le dessus. La confusion est trop forte. Ce n’est pas un sauvetage. C’est un piège. Il en est sûr. On ne dîne pas avec le diable.
Il se jette vers la sortie. Il s’attend à être agrippé, broyé. Mais personne ne le retient. Il pousse la lourde porte en bois.
Il court. Il ne sent plus sa douleur à la tête. Il ne sent plus le froid. Tout ce qu’il veut c’est rentrer chez lui.
Il dévale la pente, trébuche, se relève, mais il ne se retourne pas. Pourtant, au fond de lui, il sait que l’homme n’est pas très loin derrière.
S’il s’était retourné… il aurait vu l’homme immense, debout sur le seuil de sa cabane.
Il court vers le village, vers la maison. Comme un agneau égaré.
Partie 4 :
Le garçon est enfin devant la porte. Il a froid, il a mal à la tête, mais surtout, il a peur. Mais ce n’est plus de l’homme dans les bois qu’il redoute.
Il n’a pas ramené les moutons et il n’a pas ramené la viande…
La porte s’ouvre brusquement de l’intérieur.
Dans l’encadrement, le père le regarde, comme s’il attendait là depuis son départ. Il ne regarde pas son fils blessé, il fixe ses mains. Vides.
- « T’as rien ? »
Elliot secoue la tête, incapable de parler. Le père ne crie pas. Il a ce petit sourire triste et remplit de déception qui fait plus mal qu’une gifle.
- « Je m’en doutais. Tu es revenu… bredouille. »
Elliot bafouille.
- « Père, j’ai failli… »
- « Tu ne rentres pas. »
La voix du père est étouffée par le vent qui s’engouffre par la porte encore ouverte :
- « Ceux qui ne travaillent pas ne mangent pas, il est grand temps que tu comprennes certaines choses. Dors avec les bêtes. Si tu as froid, tu n'auras qu'à te serrer contre elles. »
Il claque la porte derrière le jeune homme.
La faim tord l'estomac du garçon, mais son esprit est ailleurs. Il repense à la chaleur de la tanière qu'il a fuie. À la couverture qu'il a refusée et à ce mot débile.
"Citrouille". Pourquoi il a dit ça ?
Elliot s'endort avec cette énigme qui tourne en boucle dans sa tête.
Les jours passent. La faim s'installe vraiment. Le père ignore son fils. Il fait comme s'il n'existait pas. Jusqu'à ce matin-là. Le père est dans le jardin, près de la clôture. Il appelle.
- « Elliot ! Viens voir ça. »
Elliot s'approche. Dans la neige, juste à la limite du jardin, il y a un de leur mouton. Mort. Il n'a aucune blessure. Pas de sang. Pas de morsure. Il est juste là. Posé. Comme une offrande.

Le père sourit. Un vrai sourire, cette fois.
- « Tu vois ? La chance tourne. Ou alors la bête a eu pitié de nous. »
Il sort son couteau et poursuit :
- « Allez, aide-moi à le tirer. On mange de la viande ce soir. »
Ce soir-là, ils mangent. Le père se goinfre, rattrapant les jours de privation. La graisse coule sur son menton. Elliot mange plus lentement, l’esprit occupé. Il regarde par la fenêtre. Il voit le potager, les citrouilles, couvertes de givre, qui ressemblent à des crânes blancs sous la lune.
...
Le garçon se rappelle alors les paroles du géant :
"Citrouille... Dessous."
Le père s'essuie la bouche.
- « Qu'est-ce que tu as ? Mange. C'est peut-être la dernière fois avant longtemps.»
Elliot se lève et répond :
- « J'ai assez manger. »
- Rassieds-toi.
- « Je vais... je vais vérifier l'enclos. Je reviens. »
Le père hausse les épaules et se resserre.
Elliot ne va pas à l'enclos, il va au potager. Là où c'est interdit. Là où le père passe ses journées à retourner la terre. Il prend une pelle qui traîne contre le mur. Il avance jusqu’à la plus grosse citrouille. Celle qui a poussé trop vite et qui est presque trop ronde et trop parfaite pour ce climat.
Il creuse.
La terre est dure, mais il tape fort. La rage lui donne de la force.
Il creuse encore. Quasiment un demi-mètre, mais il n’y a rien. Juste des racines.
Il est prêt à abandonner. Il se dit qu'il est fou, qu'il a écouté un monstre. Et puis...
POC.
Il s'arrête. Il se met à genoux. Il gratte avec ses mains. Il enlève la terre, puis il voit un tissu. Il en est quasi sûr, il connaît ce tissu. Son cœur se met à battre fort, deux fois plus vite. Alors il gratte encore, frénétiquement.
Une main apparaît. Blanche. Gelée. Puis une épaule.
Elliot a le souffle coupé. Il dégage le reste.
C'est sa mère.
Elle est là. Entière. Enfin... presque. Le corps est conservé par le froid. On dirait qu'elle dort. Mais il manque la tête. Et sur son corps... il y a des traces. Ce ne sont pas des traces de griffes ou de crocs. Ce sont des traces de coups
Elliot recule, horrifié, le souffle coupé par la nausée. Tout se bouscule dans son esprit mais des morceaux s'assemblent. La soi-disant grippe du père. Le départ forcé de la mère. La légende du monstre bien pratique. Et si ce n'était pas l’homme de la forêt qui l’avait tué ?
Une ombre s'étend sur le trou et le corps de sa mère. Elliot se retourne lentement. Son père est là. Il tient la hache à la main. Il ne sourit plus.
- « Je t'avais dit de ne jamais toucher au potager, Elliot. »

Rendez-vous le 1er avril pour la fin de cette histoire.




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