Esprit de Famille
- il y a 6 jours
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Cette histoire commence en pleine nuit, quelque part en 1885, dans une petite maison d'ouvriers.
Une femme se réveille et remarque que son mari n'est plus dans le lit. Elle se redresse, tend l'oreille, mais n'entend rien. Alors elle se lève sans faire de bruit, en marchant pieds nus sur le plancher qui craque légèrement sous son poids. Elle traverse la chambre, ouvre doucement la porte et avance dans le couloir.
La chambre de son fils, neuf ans à peine, est juste à côté. La porte est entrouverte.
Et là, elle le voit.

Son mari est debout, juste au-dessus de l'enfant qui dort encore. Il tient dans la main un grand couteau de cuisine. Il fixe l'enfant avec un regard qu'elle ne lui a encore jamais vu.
Mais pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut revenir un peu en arrière.
L'histoire existe également en version audio pour une meilleure immersion :
PARTIE 1
L'homme en question travaille à la mine de charbon. Il en part avant le lever du jour et y laisse chaque soir un peu plus de sa santé. Quand il rentre, il sent la poussière, la sueur froide, et cette odeur de fond qui ne quitte jamais vraiment les vêtements. Dans le bassin minier, quasiment tous les hommes y travaillent. Le charbon les recouvre d'une saleté dont il est difficile de se défaire. Mais la vraie noirceur de Georges est ailleurs.
Il a toujours été colérique.
La femme le sait depuis longtemps. Elle ne s'est pas réveillée un beau matin à côté d'un monstre. Elle a vu les signes bien avant le mariage. Il a des accès de mauvaise humeur, il s'énerve pour un rien et se met à casser tout ce qui se trouve sur son passage quand c'est le cas. Et parfois, c'était elle qui s'y trouvait. [Bruit de claque] Pourtant, elle l'a épousé. Peut-être par peur de se retrouver seule. À l'époque, elle sort d'un milieu compliqué. Sa propre mère traîne derrière elle une réputation qui lui colle à la peau.
Sa mère vivait seule, à l'écart, et les gens du coin disaient d'elle qu'elle parlait aux morts. Vous imaginez bien qu'à l'époque, ce genre de réputation, ça ne vous ouvrait pas beaucoup de portes. Mais ça, on y reviendra plus tard.
Ce qu'il faut savoir pour comprendre la suite, c'est que Georges est obsédé par une chose : l'argent.
Ou plutôt, ce qu'il imagine.
Car très tôt, la femme se met à soupçonner quelque chose. Une chose qu’elle se sent honteuse de penser, mais qu'elle sait au plus profond d'elle : il ne l'a peut-être pas épousée seulement par amour. Il savait qu'il y avait quelque chose à récupérer du côté de sa mère. Un petit pécule, sans doute. Il est persuadé que la vieille a empoché un pactole grâce à ses activités. Il ignore complètement l'existence de la vieille maison familiale où sa femme se réfugiera plus tard. Mais il sait qu'il y a eu un legs. Que la vieille a laissé quelque chose et il compte bien mettre la main dessus. Et les violences se sont aggravées à partir du moment où il s'est convaincu que sa femme lui cachait ce que sa mère lui avait laissé.
La grand-mère est morte le jour même de la naissance du petit garçon.
À partir de là, l'obsession du père grandit.
Les mois passent. Puis les années. Et lui continue à chercher. Il fouille dans les tiroirs quand sa femme a le dos tourné. Il ouvre les coffres. Il retourne les paillasses. Il glisse les doigts dans les doublures, sous les piles de linge, entre les pages des vieux papiers. Il ne cherche pas vraiment un objet précis mais plus une preuve qu'on lui cache quelque chose. Et plus il cherche sans rien trouver, plus il devient mauvais.
L'enfant grandit dans cet environnement.
Il a neuf ans, mais il ressent déjà beaucoup de choses. A cet âge, les enfants absorbent tout. Il reconnaît par exemple l'humeur de son père au bruit de ses bottes dans l'entrée. Il sait, au son que fait la chaise quand l'homme s'assoit à table, si le repas sera silencieux ou dangereux. Il évite de poser trop de question et parle peu quand son père est là. En revanche, dès que l'homme part à la mine, il redevient un enfant. Il suit sa mère partout. Il l'écoute lui raconter des histoires. Entre eux, il y a quelque chose de très simple et de très fort : ils se comprennent sans avoir besoin de dire quoi que ce soit.
Le père le sent, et cette proximité l'agace encore plus.
Ce gamin représente une partie de sa femme qui lui échappe encore. Une tendresse qu'il ne maîtrise pas. Une fidélité et un amour qui ne vont pas vers lui.
Un soir, tout recommence autour du même sujet.
Ils sont à table. Il pleut dehors. Le père mange en silence depuis plusieurs minutes, puis il repose sa cuillère et regarde sa femme.
— Ta mère avait laissé quoi, exactement ?
La femme continue de manger, comme si elle n'avait pas entendu.
— Je t'ai déjà répondu Georges...
— Non. Tu m'as répondu ce qui t'arranges !
Le garçon baisse les yeux.
Le père insiste. Il dit qu'il n'est pas idiot. Qu'il sait bien qu'on lui cache quelque chose depuis le début. Qu'il en a assez de se tuer à la mine pendant que, dans cette maison, on se moque de lui.
La mère relève enfin la tête. Elle parle calmement.
Elle lui dit qu'il n'y a rien ici qui lui appartienne. Qu'il peut fouiller autant qu'il veut, il ne trouvera pas ce qu'il imagine.
Il la gifle. Comme souvent.
Le petit sursaute. La mère prend le coup, tourne légèrement la tête, puis regarde d'abord son fils avant de regarder son mari.
L'homme se lève, fait quelques pas, et lâche avant de sortir :
— Je finirai par trouver.
La porte claque et le silence retombe.
Le petit demande à sa mère si elle a mal.
Elle répond non, comme toujours. Puis elle lui dit de finir sa soupe.
Cette scène, chez eux, n'a rien d'exceptionnel. Et c'est précisément ce qui la rend grave.
Cette nuit-là, pourtant, la femme ne dort pas bien. Quelque chose la travaille. Une sorte de sensation familière, qu'elle essaye de ne plus écouter depuis des années, mais qui lui revient au ventre comme autrefois quand sa mère lui disait de se fier à ce qu'elle sentait avant tout. Son mari finit par s'endormir à côté d'elle. Son fils dort dans la chambre voisine. La maison se calme. Le vent cogne parfois contre le volet. Elle ferme les yeux malgré tout.
Et puis elle se réveille.
On revient donc à cette nuit.
La place à côté d'elle est vide. Le drap a déjà refroidi.
Elle se lève. Traverse la chambre. Ouvre la porte. Avance dans le couloir. La porte de la chambre du petit est entrouverte.
Et là, elle le voit.
Son mari est là, debout près du lit, un couteau à la main, en train de regarder l'enfant endormi.
La femme ne crie pas. Elle comprend tout de suite qu'au moindre bruit, il peut se retourner, ou pire, frapper avant même qu'elle ait le temps d'avancer.
Près de la porte, il y a le vieux cheval à bascule du petit. Un jouet lourd, en bois massif, que l'enfant utilise encore parfois. Elle le saisit par les montants. Elle le soulève comme elle peut. Son mari entend un mouvement derrière lui et commence à se retourner.
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Elle frappe avant qu'il n'ait le temps de comprendre quoi que ce soit.
Le bois heurte sa nuque avec un craquement écœurant. L'homme vacille et s'écroule, sa tête heurte le rebord du lit, puis le plancher. Le couteau lui échappe et glisse sous la commode.
Le garçon se réveille en sursaut. Il voit son père à terre. Il voit sa mère debout, tremblante, le souffle coupé.
Elle se précipite vers lui.
Elle lui dit de ne pas regarder. D'enfiler ses bottes et de prendre sa veste.
Cette fois, dans sa voix, il n'y a plus rien à discuter.
Le petit obéit.
Elle attrape ce qu'elle peut : quelques vêtements, une cape, et le peu d'argent qu'il leur reste. Puis elle jette un dernier regard à l'homme étendu sur le sol.
Il saigne. Il ne bouge plus.
Avant même que le jour se lève, elle quitte la maison avec son fils.
Elle l'emmène vers un endroit que son mari n'est pas censé connaître.
Vers une vieille maison de famille, laissée derrière eux depuis des années.
La maison de sa mère.
PARTIE 2
Ils marchent jusqu'au matin sans presque jamais s'arrêter, à travers la ville, les champs puis finalement une large forêt sans aucun sentier au sol.
Le petit suit sa mère, qui semble parfaitement savoir où elle va, sans poser de question. Sa mère lui tient le poignet sans jamais le lâcher.
Au bout d'un moment, il demande :
— On va où ?
Sa mère ne ralentit pas.
— Chez ma mère mon grand.
Le petit lève les yeux vers elle.
— Mais… elle est morte.
Elle met quelques secondes avant de répondre.
— Oui...
Et elle continue de marcher.
Quand ils arrivent, le jour est levé.
La maison est au bout d'un chemin que la végétation a presque avalé. Posée là, en plein milieu de la forêt. Elle a des murs de pierre grise, du lierre jusqu'aux fenêtres du premier et des volets fermés dont la peinture a cloqué avec les années. Le toit s'est un peu affaissé sur la droite. Une gouttière pend dans le vide. Le portail tient encore, mais de travers.
Le garçon s'arrête.
En s'approchant, il voit des planches plantées dans les herbes hautes, à moitié recouvertes de mousse. Sur l'une d'elles, on distingue qu'il y est écrit :
"Sorcière."
Sur une autre, plus loin :
"Maison maudite."
Et sur une troisième, fendue en deux :
"Ici vivait la folle."

Le petit regarde sa mère.
— C'est qui qui a écrit ça ?
— Des imbéciles. Répond-elle.
Elle avance et s'accroupit devant une grosse pierre près du muret, glisse ses doigts dessous, force un peu, et la retourne. Dans un trou creusé en dessous, il y a une clé.
Ils avancent jusqu’à la maison, puis la mère ouvre la porte.
L'odeur de poussière et de bois humide les prend dès le seuil. Le petit reste sur le pas de la porte. Sa mère entre la première, pose ce qu'elle porte, et va ouvrir un volet. La lumière entre et éclaire la grande pièce de vie.
Tout est couvert. Les meubles, les chaises, la table. Des draps grisâtres posés sur chaque chose. Sa mère les enlève un par un.
Mais elle ne touche pas à ce qui se trouve accroché aux murs. À leurs formes, on dirait des miroirs. Il n'y en a pas beaucoup, mais ceux qui sont là sont tous cachés sous un tissu sombre. Un dans l'entrée. Un plus petit au fond du couloir. Un autre près de l'escalier.
Le gamin s'approche de celui de l'entrée et tend sa main vers le tissu pour aider sa mère.
— Ne touche pas à ça s'il te plaît.
Il retire sa main aussitôt.
— Pourquoi ?
Elle est en train de secouer un drap sur une chaise. Elle ne s'arrête pas pour répondre.
— Parce que ma mère ne retirait jamais ces draps là quand j'étais à la maison.
— Pourquoi ?
— Simple superstition.
Elle pose le drap plié sur la table, et passe à autre chose.
Ils passent la matinée à remettre un peu d'ordre.
Elle ouvre les volets, balaie un passage dans la poussière, vérifie la cheminée et sort un seau d'eau croupie. Le petit l'aide sans qu'elle le lui demande. Il transporte du bois, pousse des chaises, frotte une table avec un chiffon mouillé. Il reste silencieux et appliqué.
C'est pendant qu'elle essaie d'allumer le feu, à genoux devant la cheminée, que le petit lui demande :
— Mamie vivait toute seule ici ?
— Depuis un certain temps, oui.
— Longtemps ?
— Très longtemps.
Il regarde les planches dehors, à travers le volet entrouvert.
— Et les gens venaient quand même la voir ?
Elle souffle sur les braises, attend un peu, puis répond sans se retourner :
— Ceux qui avaient un mort à pleurer, oui. Ils venaient la nuit. Ils frappaient tout doucement, ils rasaient les murs, et quand ils repartaient, ils faisaient comme si de rien n'était. Le lendemain, ils pouvaient très bien lui cracher dessus au marché.
Le feu prend enfin. Elle se relève et s'essuie les mains sur sa jupe.
— Le problème de ta grand-mère, ce n'est pas ce qu'elle faisait. C'est que les gens avaient besoin d'elle et qu'ils en avaient honte. Et quand les gens ont honte, ils deviennent méchants.
Le petit laisse passer un silence, puis :
— C'est pour ça que vous êtes parties ?
— Oui. Un jour, c'est devenu trop dangereux.
Elle n'en dit pas plus. Elle prend la malle qu'elle a emportée et commence à en sortir des affaires, des vêtements, quelques papiers, un châle.
Le petit la regarde faire.
— Et toi, tu sais faire pareil qu'elle ?
Sa mère continue de ranger.
— Ton père ne me l'a jamais laissé faire. Mais oui. Je sens des choses. Depuis toujours. Ma mère disait que c'était pareil qu'elle.
— Et c'est pour ça que papa…
— Oui, dit-elle. C'est pour ça.
Elle ferme la malle et la pousse contre le mur.
— Ton père détestait tout ce qui venait de ma mère. Il la traitait de folle. Il ME traitait de folle. Et il voulait que je fasse comme si tout ça n'existait pas. Mais c'est fini mon grand.
L'après-midi, ils montent à l'étage.
Elle installe le garçon dans une petite chambre juste à côté de la sienne. Le lit grince, le matelas sent le renfermé, mais il est confortable. Par la fenêtre, on ne voit que des arbres et le flanc de la montagne. C'est à peu près tout.
— Tu seras là ? demande le petit en regardant la porte mitoyenne.
— Bien sûr, juste derrière le mur.
En redescendant, elle passe devant une petite porte basse au fond du couloir du rez-de-chaussée. Elle s'arrête, pose la main dessus et vérifie qu'elle est bien fermée.
Le garçon l'a suivie.
— C'est quoi ?
— La cave.
— Je peux voir ?
— Non.
Le soir arrive vite.
Ils mangent ce qu'il leur reste. Du pain, un bout de fromage, de l'eau du puits. La mère mange à peine. Le petit non plus. Ils sont là, assis dans cette cuisine qui n'est pas la leur, dans une maison qui sent la poussière et le bois mouillé, avec le feu qui crépite dans l'âtre.
Quand elle revient le coucher, elle s'assoit au bord du lit, elle lui lisse les cheveux, et elle reste un moment sans rien dire.
Elle l'embrasse sur le front, se lève, et passe dans la chambre d'à côté.
Le garçon entend ses pas sur le plancher, puis le grincement du lit quand elle se couche.
Le silence, dans cette maison, n'a rien à voir avec celui de la précédente.
Chez eux, le silence voulait dire que son père dormait. Et que le calme pouvait durer, ou pas. Ici, c'est différent. Le bois craque. Le vent passe dans un interstice de fenêtre. Et un volet tape quelque part en bas.
Le garçon reste les yeux ouverts dans le noir.
Il ne sait pas combien de temps passe.
Et puis il entend quelque chose.
Un craquement. En dessous de lui.
Il retient sa respiration.
...
Le bruit s'arrête.
Il attend. Longtemps.
Puis ça reprend. Un peu plus loin cette fois. Comme si quelque chose... ou quelqu'un, se déplaçait lentement sous le plancher.
Le garçon ne bouge pas. Il tire la couverture jusqu'à son menton et il écoute.
Le bruit cesse.
Et le silence, si on peut appeler ça ainsi, revient.
Puis, derrière le mur, dans la chambre de sa mère, il entend autre chose. Quelque chose de très léger, qu'il met un moment à identifier.
Sa mère parle.
Très bas. Ça ressemble presque à un murmure. Comme si elle s'adressait à quelqu'un tout près d'elle.
Le petit tend l'oreille. Il ne distingue pas les mots. Il n'arrive pas à savoir si elle prie ou si elle parle dans son sommeil.
Il reste immobile dans son lit, les yeux grands ouverts, et il écoute sa mère chuchoter à travers le mur, dans une maison où il n'y a personne d'autre qu'eux.
PARTIE 3
Le soir, ils mangent ensemble à la même place que la veille. Sa mère a trouvé quelques conserves dans un placard que la grand-mère avait visiblement stocké avant de partir. Elle a préparé quelque chose de chaud pour la première fois ici. Le garçon mange mieux et la maison sent un peu moins le renfermé.
Cette nuit-là, le petit se couche un peu moins tendu que la veille.
Sa mère lui lisse les cheveux. Elle reste un instant assise au bord du lit, la main posée sur la couverture.
— Maman ?
— Oui ?
— Tu parlais à quelqu'un cette nuit ?
La question est sortie tellement toute seule qu'il la regrette presque aussitôt en voyant le visage de sa mère changer. Son visage reflète une sorte de brève tension.
— Je devais rêver, dit-elle.
— C'est que ça avait l'air…
— J'ai le sommeil agité en ce moment. C'est normal, après ce qu'on a vécu.
Elle lui embrasse le front.
— Dors mon grand.
Il ferme les yeux.
Cette nuit-là, il entend à nouveau les craquements de la maison, qui semblent venir de la chambre d'à côté.
Il garde les yeux fermés et essaie de se convaincre que c'est le bois ou peut-être le vent. Que c'est une vieille maison qui bouge la nuit, comme toutes les vieilles maisons.
Le vent siffle dans l’interstice des fenêtres ce soir mais il se concentre... Et il entend la voix de sa mère, de l'autre côté du mur.
Très basse. Un murmure, comme la nuit précédente. Sauf que cette fois, le petit est persuadé qu’elle n’est pas en plein rêve. Parce que le ton ne ressemble pas à celui de quelqu'un qui parle dans son sommeil.
Le garçon ouvre les yeux. Et il écoute encore plus attentivement.
Sa mère dit quelque chose. Puis vient un court silence. Puis elle reprend. Puis à nouveau un autre silence. Et dans ce silence-là, entre deux phrases de sa mère, il est persuadé d’entendre une autre voix. Il en est CERTAIN. Sauf qu'il n'y a personne d'autre qu'eux dans cette maison.
Le petit se redresse lentement dans son lit. Il retient sa respiration.
Sa mère reprend... et l'autre voix répond d'un air usé :
— Vous ne pouvez pas restez ici
— On a nulle part d’autre où aller, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Répond la mère en murmurant.
Le petit colle son oreille contre le mur de plâtre froid. Les voix sont juste là, de l'autre côté, à quelques centimètres de lui.
Il entend sa mère dire quelque chose qui ressemble à :
— Je sais...
Et l'autre voix, en dessous, plus grave, plus lointaine et moins audible, qui reprend avec des mots qu'il ne discerne pas.
Et puis les voix bougent.
C'est difficile à expliquer, mais le son ne reste plus dans la chambre de sa mère. Il remonte. Comme s'il glissait dans le mur lui-même, à travers le plâtre, le long des poutres. Les murmures montent vers lui. Le garçon recule, il s'écarte du mur, mais le son continue de se rapprocher.
Ce n'est plus vraiment une voix. C'est plutôt un mélange de chuchotements qui se chevauchent, qui se pressent les uns contre les autres, comme si plusieurs bouches parlaient en même temps de l'autre côté du mur, de plus en plus près de son oreille. Oppressantes.
Le garçon est assis dans son lit, le dos collé contre le mur opposé, les couvertures remontées jusqu'au menton. Il n'ose pas bouger ni même appeler sa mère.
Et d'un coup, tout s'arrête.

Plus rien.
Le garçon attend. Son cœur cogne dans ses tempes. Le silence est si épais qu'il entend le sang battre dans ses oreilles.
Et puis...
Un murmure lui parvient. Si proche qu'il lui semble que quelqu'un lui murmure à l'oreille :
— Partez d'ici. Tout de suite.
Un murmure qui n’est certainement pas celui de sa mère parvient du mur.
Le garçon cesse de respirer.
Il reste pétrifié, les yeux grands ouverts dans le noir, le cœur qui tape si fort qu'il a l'impression que toute la maison l'entend.
Il fixe le mur. Mais plus rien ne se passe.
Le lendemain matin, il descend sans rien dire à sa mère.
Il mange son pain. Il l'aide à ranger. Il fait ce qu'il fait chaque jour depuis qu'ils sont arrivés. Mais quelque chose a changé. Il le sent. Quelque chose dans cette maison lui a parlé. Quelque chose qui n'est ni le bois, ni le vent, ni un rêve.
PARTIE 4
Les jours passent et le garçon ne reparle pas de ce qu'il a entendu.
La journée, tout va à peu près. Sa mère s'occupe de la maison, elle lui fait la lecture, elle lui apprend des choses. Il y a même des moments où il oublie un peu d'où ils viennent et pourquoi ils sont là.
Mais les nuits, c'est autre chose.
Les murmures reviennent. Chaque nuit. Plus ou moins forts, mais le garçon les entend. Parfois il entend sa mère parler à voix basse de l'autre côté du mur. Parfois ce sont juste des craquements ou le vent qui siffle, mais souvent, ce sont les mêmes murmures.
Il ne s'y habitue pas vraiment. Mais il apprend à rester immobile et à attendre que le sommeil vienne malgré tout. Il sait que sa mère lui dira que ce n’est rien, alors le petit bonhomme prend sur lui.
Sa mère, de son côté, ne change pas. Du moins pas en apparence. Elle reste douce, présente et attentive. Mais le garçon remarque qu'elle dort de moins en moins, tout comme lui d’ailleurs. Qu'elle a des cernes de plus en plus noirs. Qu'elle s'arrête parfois au milieu d'un geste, la tête tournée vers un coin de la pièce avant de reprendre ce qu’elle fait.
Un jour, en plein après-midi, le petit est à l'étage, dans sa chambre. Il regarde par la fenêtre entrouverte. Les arbres bougent un peu plus fort que d'habitude, le vent a tourné, et le ciel a pris cette couleur grise, qui annonce la pluie.
En bas, sa mère est dans la cuisine.
Et puis il le voit.
— Marie !

Le sang du garçon se glace.
Il connaît cette voix.
— Marie ! Ouvre ce portail !
En bas, le garçon entend sa mère bouger d'un coup. Une chaise qui racle le sol. Des pas rapides.
Le petit recule de la fenêtre. Ses jambes tremblent.
Son père crie encore. Des mots que le garçon entend mal depuis l'étage, mais dont il reconnaît le ton.
Sauf que cette fois, c'est pire. Il y a quelque chose de cassé dans la voix.
— Tu croyais que j'allais pas te retrouver ?! Ouvre !
Soudain, son père lève les yeux et le voit derrière la fenêtre.
PAN
La vitre de la fenêtre, à la gauche du garçon, explose.
Le garçon se jette au sol.
Il est à plat ventre sur le parquet, le visage contre les lattes, les bras au-dessus de la tête. Des morceaux de verre sont tombés autour de lui. Le vent entre par la fenêtre brisée. Son cœur bat tellement fort qu'il n'entend presque plus rien d'autre.

Il ne bouge pas.
Il ne sait pas combien de temps il reste comme ça. Quelques secondes, peut-être. Peut-être plus.
Il entend la porte s'ouvrir. Son père est entré.
Le garçon entend tout depuis le sol. Les pas lourds dans la pièce du bas. La voix de son père qui hurle. La voix de sa mère qui crie aussi, des meubles qui se renversent, quelque chose qui se casse. Un vacarme qui remplit toute la maison d'un coup.
— Tu m'as laissé crever comme un chien ! Tu m'as pris mon argent et tu t'es barrée avec ce gosse !
La mère hurle quelque chose en retour. Le garçon n'arrive pas à distinguer les mots. Tout se mélange. Les voix, les bruits, la peur.
— Vas en enfer sale chien ! hurle la mère.
— Je vais en finir avec toi et ta lignée maudite !
Le garçon est toujours au sol, les mains plaquées sur les oreilles. Il tremble de tout son corps. Il voudrait descendre. Il voudrait aider sa mère et que tout s'arrête. Mais il ne peut pas bouger. Ses jambes refusent.
Et puis à nouveau :
PAN
Un deuxième coup. En bas.
Et le silence.
Rendez-vous le 16 mai pour la suite de cette histoire.




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