Sang Pour Sang
- 16 mars
- 27 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 avr.
Ce Thriller à lire est également disponible en podcast et en vidéo afin de profiter d'une narration immersive et de plus d'images pour illustrer le récit.
Bienvenue dans cette histoire... sanglante.
Partie 1
Il y a des endroits où l’hiver ne finit jamais vraiment. Des endroits où l’on ne compte pas les années… mais les réserves.
Là-haut, avant l’hiver, on se demande combien de temps on tiendra.
Dans ce village perché en haut de cette montagne, une règle que tous les villageois connaissent subsiste depuis quelques années : il ne faut surtout pas s’approcher de la forêt.
Pour la simple et bonne raison que les derniers à y avoir pénétré, se sont fait couper la tête.
On est à une époque qu’on ne date pas, et dans un coin qu’on ne situe pas vraiment. Un village de montagne, isolé, où la neige s’installe tôt et repart tard, quand elle repart. Là-haut, les gens se débrouillent comme ils peuvent, et ils ne vivent que grâce à deux choses : ce qu’ils réussissent à faire pousser… et surtout grâce à l’élevage.

Et souvent, ce sont des moutons.
C’est la viande. La laine. Le troc. Et parfois, la seule façon de tenir jusqu’au printemps.
Elliot a quatorze ans. Il aide déjà son père tous les jours.
Il nourrit les bêtes, il les rentre, il les surveille. Il coupe ce qu’il faut avant l’hiver – du foin, du maïs quand ça pousse ici, ce qu’ils arrivent à récolter et à stocker -– puis il le porte jusqu’à l’enclos. Il les tond aussi, quand c’est le moment, et il en prend soin.
Il ne les abat pas. Pas encore. Et il redoute le jour où on lui demandera de le faire.
Le père d’Elliot est un homme strict. Un homme de caractère. Il ne crie pas tout le temps, il n’a pas besoin de ça ; il a cette manière de regarder, de compter, de peser, qui fait que tu te sens de trop, quand tu ne respectes pas les règles.
Il compte tout. Le sel. Le bois sec. Les bocaux. Et ce que mange Elliot.
- « T’as pris quoi, là ? »
Elliot ne répond pas tout de suite. Il sait qu’une seconde d’hésitation suffit parfois à déclencher la suite.
- « Je t’ai demandé : t’as pris quoi ? »
- «…un morceau. » répond le fils.
- « On grignote pas. Si t’as faim, tu le dis. Et on décide. »
Ce “on” veut dire lui. Comme toujours. Mais Elliot sait que son père fait ça pour leur bien.
Ils n’ont pas vraiment le choix.
Chez son père, la survie n’est pas une discussion : c’est une ligne droite, et tu marches dedans sans poser de question.
Et il y a une autre règle, chez eux. Une règle non négociable : le potager, Elliot n’y touche pas.
Le père s’en occupe seul. C’est comme ça.
Avant, c’était la mère d’Elliot qui s’en occupait. Elle savait quoi planter, quand, où, et comment garder quelque chose vivant dans cette terre froide. Elle avait ses habitudes, ses gestes, ses repères.
Puis elle est morte. Il y a deux ans.
Depuis, le père a repris le potager, mais à sa façon. Seul. Sans aide. Comme si c’était une affaire personnelle. Comme si c’était le dernier endroit où il devait garder la main, coûte que coûte.
Et Elliot… respecte cette limite.
Tout près du village, il y a la forêt.
On dit qu’un homme étrange… ou ce qui ressemble à un homme y rôde. Certains disent même qu’il y vit. Mais lui aussi semble respecter des limites. Jamais il n’a franchi les bois en plein jour. Pour une raison qu’aucun villageois ne connait.
On peut parfois l’apercevoir, très loin, entre les troncs, quand la lumière tombe et que les silhouettes se confondent. Un homme gigantesque, qui semble poilu, trapu. Et toujours une hache à la main.
Elliot le déteste. Il le déteste parce que, pour lui, ce n’est pas une rumeur. C’est une histoire vraie. Son histoire.
Sa mère s’était aventurée dans la forêt une seule fois. Ce jour-là, le père était cloué au lit. Une forte grippe, une fièvre, quelque chose qui l’avait vidé au point de ne plus pouvoir sortir couper du bois. Et s’ils ne coupaient pas du bois, ils passaient l’hiver dans le froid. Alors la mère a pris la hache, elle est partie, et elle a dit qu’elle reviendrait vite.
Elle n’est jamais revenue.
Au petit matin, on n’a retrouvé qu’une chose, posée à la lisière.
Sa tête.
C’est à partir de là que la peur s’est installée pour de bon. Et que la légende de “l’homme à la hache” est devenue plus qu’une légende.
Ce soir-là, deux moutons se font vieux. Ils ne mangent pour rien. Elliot baisse les yeux sur son assiette vide. Il sait ce qui vient. Il aime ses bêtes.
- « Demain… c’est toi qui t’en charges. » dit le père.
Elliot se fige. Il relève la tête, la gorge serrée.
- « Père… je… »
- « Tu prendras le couteau. Et tu feras ce qu’il faut. On n'a pas le choix. Tu abattras tes premiers moutons. Tu as quatorze ans. Tu es un homme maintenant.»
Elliot a envie de répondre. De dire non. De dire qu’il ne peut pas. Qu’il n’a jamais voulu ça. Qu’il les connaît, ces bêtes. Qu’il les a nourries, qu’il les a soignées, qu’il les aime, même, à sa manière. Mais il ne dit rien.
Parce qu’il sait déjà ce qu’on lui répondra : qu’ils doivent manger. Qu’ils n’ont pas le choix. Et il comprend cela.
La nuit tombe et Elliot part se coucher.
Il ne dort pas. L’idée du sang sur ses mains le rend malade. Il tourne dans son lit, les yeux grands ouverts dans le noir. Et puis… dans son insomnie, il entend un bruit dehors.
Il se lève. Il s’approche de la fenêtre givrée. Il plisse les yeux. Dans le jardin, une ombre se découpe sur la neige. Une silhouette gigantesque. L’homme de la montagne.
Elliot sent sa gorge se serrer. Ce n’est pas de la peur pure. C’est autre chose. Un mélange de haine, de tension, et de cette image qui revient toujours : la lisière, le matin, et ce qu’on a retrouvé.
La silhouette obscure et gigantesque dans cette nuit noire semble tenir quelque chose dans ses bras.
Non… pas quelque chose.
On dirait deux moutons. Un dans chaque bras. Comme un enfant soulèverait un simple jouet.
L’homme s’enfonce simplement dans la montagne, en direction de la forêt.

Elliot est paralysé. Il veut hurler. Il veut réveiller son père. Mais il regarde la porte fermée de la chambre paternelle. Et il ne fait rien. La peur du monstre dehors est terrible… mais la peur de la colère de son père est pire. Il sait ce qui lui arrivera s’il se trompe.
Hébété, Elliot regarde la silhouette de ses bêtes disparaître dans la nuit, emportées vers la montagne. Et il retourne se coucher, en silence.
Partie 2 :
Au matin, Elliot est réveillé par la lueur du soleil qui traverse la fenêtre.
Le père est debout devant l’enclos. Il ne bouge pas. Il regarde juste le vide, là où les bêtes devraient être.
Elliot se précipite dehors en le voyant par la fenêtre. Il arrive en courant, le souffle court, la veste mal fermée. Il voit l’enclos. Les deux vieux moutons manquent et des traces de pas au moins 2 fois plus grande que celle d’un homme normal sont formées dans la neige. Et il voit le dos de son père.
Il ne s’était donc pas trompé... Il sait qu’il aurait dû le prévenir.
- « Père…»
Le père se retourne lentement. Son visage est gris, comme la pierre.
- « Ils ne sont plus là.»
Elliot sent la panique monter. Il n’a désormais plus le choix d’expliquer à son père ce qu’il a vu. Maintenant, à la lumière du jour, la terreur de la veille lui semble stupide.
- « Je… Je l’ai vu, Père. Cette nuit.»
Le père plisse les yeux et saisie le bras du garçon.
- « Tu l’as vu ? »
- « Oui. L’homme de la montagne. Il était là. Il était immense. Il les a pris sous ses bras et… »
Le père s’approche brusquement. Il attrape Elliot par le col.
- Tu l’as vu ? Et tu n’as rien fait ? Tu n’as pas crié ? Tu n’es pas venu me chercher ?
Elliot bafouille.
- « J’avais… j’avais peur que tu…»
Il le coupe.
- « Que je quoi ? Que je te gronde si tu te trompais ? Tu n’es plus un enfant Elliot ! Ce monstre a déjà assez volé de bêtes au village pour qu’on reste les bras croisés ! ... J’aurais dû m’en douter. C’est toujours quand on décide de les abattre qu’il nous les vole... A croire que ce monstre nous observe. »
Le père le lâche avec dégoût. Elliot recule, manque de tomber.
- « Tu mens, Elliot. Ou alors tu es un lâche. Je ne sais pas ce qui est pire. Tu as regardé notre nourriture partir sans bouger le petit doigt. Comme ta mère. Toujours à regarder à fuir la réalité. C’est notre nourriture qui s’est envolé ! »
Le père rentre dans la maison. Elliot le suit, la tête basse.
Le père va vers l’armoire aux fusils. Elliot a un espoir. Si son père sort le fusil, c’est qu’il va chasser. Qu’il va régler le problème.
Mais le père ne sort pas la clé de l’armoire. Il va dans le coin, près de la cheminée.
Il attrape la vieille hache. Celle au manche usé par des années de coupe.
Il la tend à Elliot.
- « Tiens.»
Elliot regarde l’outil. Il pèse une tonne dans ses mains d’enfant.
- « Père… le fusil… »
Il le coupe à nouveau.
- « Le fusil ? Pour quoi faire ? Tu trembles déjà. Tu vas gâcher une balle. Les balles, ça coûte de l’argent. Et tu nous en as déjà assez fait perdre pour aujourd’hui.»
Le père s’assoit. Il se sert un café, calmement.
- « C’est ta faute, Elliot. C’est toi qui n’as pas donné l’alarme. C’est toi qui as laissé faire. Alors c’est toi qui répares.»
Tu vas y aller. Tu vas suivre les traces. Et tu vas me ramener mes bêtes. Ou au moins la viande.
Elliot regarde par la fenêtre. La forêt. Cette masse noire où sa mère est entrée pour ne jamais revenir entière.
- « Mais… tu as dit qu’il ne fallait jamais…»
- « J’ai dit qu’on n’avait pas le choix ! »
Le père tape du poing sur la table et continue.
- « Tu assumes les conséquences. Sors d’ici. Et ne reviens pas les mains vides. »
Elliot sort et marche en direction de la forêt.
Il a mis son gros manteau de laine, mais le froid passe à travers. La hache pèse sur son épaule.
Il suit les traces. Elles sont profondes, énormes. Des pas qui ne ressemblent à rien d’humain.
Il arrive à la lisière. La limite invisible. Le territoire du monstre qui a décapité sa mère.
Devant lui, les sapins sont si serrés qu’il fait presque nuit en dessous.
Il hésite.

Mais derrière lui, il y a la maison. Et son père posté là, à le fenêtre, bras croisé, le fixant.
Entre la peur de mourir et la peur de décevoir, Elliot a choisi.
Il marche longtemps.
« Tant que je rentre avant la nuit, je ne risque rien. » se dit-il.
La forêt est un labyrinthe. Les traces montent, descendent, tournent.
Le jeune garçon est épuisé. Il n’a rien mangé depuis la veille au soir. La hache lui scie l’épaule.
La panique commence à monter. Il se sent observé. Il entend parfois des petits craquements, trop discrets pour être des pas de géant mais assez fort pour lui paraitre être suivi d’assez près.
Il accélère. Il ne regarde plus vraiment où il met les pieds. Il veut juste retrouver ces maudits moutons et rentrer.
Il court presque maintenant.
Il croit voir de la fumée dépassée de la cime des arbres.
En avançant, la tête regardant le ciel, son pied se prend dans quelque chose.
Il se met à dévaler la pente de la montagne, sans ne rien pouvoir faire.
La hache lui échappe des mains.
Le ciel, les arbres, la neige… tout se mélange.
Puis...
BOOM.
Un choc violent contre la tempe.
Partie 3 :
Le réveil n’est pas brutal. Il est plutôt…pâteux. Elliot a l’impression d’émerger d’une eau trouble et glacée. La première chose qu’il sent, ce n’est pas la douleur. C’est l’odeur. Ça sent la résine de sapin. La viande fumée. Et la vieille laine.
La douleur arrive ensuite. Comme s’il avait reçu un coup de marteau dans le crâne, pile sur la tempe.
Il ouvre les yeux. Il fait sombre, mais chaud. Il porte une main à sa tête. Il sent un linge. Humide et froid. De la glace pilée enveloppée dans un chiffon propre. Quelqu’un semble l’avoir soigné.
Il se redresse brusquement, le cœur battant à tout rompre. Il n’est pas dehors. Il est dans une cabane. Ou une grotte aménagée. Les murs sont faits de troncs bruts, énormes. Le feu craque dans l’âtre de la cheminée sur laquelle est posée une marmite qui doit faire à peu près sa taille.
Et il n’est pas seul.
Il entend un bruit d'une lame qu'on aiguise à côté de lui, et tout son ventre se retourne.
Dans sa tête, c’est immédiat : la hache. Le sang. La légende.
Puis le son s’arrête.
Dans le coin de la pièce, assis sur une souche, il y a une montagne : l’homme des bois.
Il est là, en chair et en os. Il est encore plus grand que ce qu’Elliot avait imaginé. Même assis, ses épaules semblent toucher les poutres du plafond. Il est couvert de peaux de bêtes, ses cheveux sont une crinière emmêlée et sa barbe semble ne pas avoir été coupée depuis des années. Il ressemble à un ours qui aurait appris à s’asseoir. Mais il parait étonnement assez jeune sous cette touffe de poils.
Le bruit reprend.
Dans ses mains gigantesques, il tient quelque chose. Elliot plisse les yeux. C’est la hache.
Celle que son père lui a donnée. Entre les doigts du géant, elle ressemble à un cure-dent.
Elliot se colle contre le mur, terrifié. L’image de sa mère lui revient. La tête tranchée. Le sang sur la neige. La colère prend le pas sur la peur. Une colère d’enfant blessé.
- « C’est toi…» Sa voix tremble.
- « C’est toi l’ordure ! »
L’homme ne bouge pas. Il lève lentement les yeux. Il est calme. Seul son souffle animal se fait entendre.
Il lance ce qu’il a dans son autre main : une laine chaude. L’enfant sursaute et reprend :
- « Tu as tué ma mère ! »
Elliot hurle presque. Il cherche une arme des yeux. Rien. Juste cette masse immobile en face de lui.
- « Réponds ! Pourquoi tu ne me tues pas ?! Vas-y ! Coupe-moi la tête comme tu as coupé celle de ma mère »
Le géant ne répond pas. Il se contente de souffler.
- « Pourquoi tu m’as emmené ici ? »
Le géant répond d'une voix lourde et imposante :
- « Manger… »
Le géant se lève et avance. Chaque pas fait trembler le sol. Elliot se protège le visage avec ses bras.
Il attend le coup...
Mais le coup ne vient pas.
L’ombre du géant le recouvre. L’odeur de forêt est plus forte. L’homme tend la main. Elliot recule, acculé. Mais la main ne frappe pas, elle s’ouvre. L’homme pointe un doigt épais, vers le visage d’Elliot. Puis vers la porte. Puis vers le sol. Il ouvre la bouche. On dirait que parler lui demande un effort surhumain, comme soulever un rocher. Sa voix est un grondement de basse qui fait vibrer la poitrine d’Elliot.
L'homme parle à nouveau, mais difficilement :
- « Citrouille. »
Elliot reste figé, la bouche ouverte.
- « Quoi ? »
L’homme fronce les sourcils, concentré. Il insiste.
- « Ci… trouille. Dessous. »
Ce mot n’a aucun sens. Le silence retombe et l’homme recule pour se rassoir sur sa souche. Elliot entend juste le feu qui craque.
Il regarde ce géant. Il regarde la hache posée sur la souche. Il regarde la porte entrouverte qui laisse passer un filet d’air froid. L’instinct de survie reprend le dessus. La confusion est trop forte. Ce n’est pas un sauvetage. C’est un piège. Il en est sûr. On ne dîne pas avec le diable.
Il se jette vers la sortie. Il s’attend à être agrippé, broyé. Mais personne ne le retient. Il pousse la lourde porte en bois.
Il court. Il ne sent plus sa douleur à la tête. Il ne sent plus le froid. Tout ce qu’il veut c’est rentrer chez lui.
Il dévale la pente, trébuche, se relève, mais il ne se retourne pas. Pourtant, au fond de lui, il sait que l’homme n’est pas très loin derrière.
S’il s’était retourné… il aurait vu l’homme immense, debout sur le seuil de sa cabane.
Il court vers le village, vers la maison. Comme un agneau égaré.
Partie 4 :
Le garçon est enfin devant la porte. Il a froid, il a mal à la tête, mais surtout, il a peur. Mais ce n’est plus de l’homme dans les bois qu’il redoute.
Il n’a pas ramené les moutons et il n’a pas ramené la viande…
La porte s’ouvre brusquement de l’intérieur.
Dans l’encadrement, le père le regarde, comme s’il attendait là depuis son départ. Il ne regarde pas son fils blessé, il fixe ses mains. Vides.
- « T’as rien ? »
Elliot secoue la tête, incapable de parler. Le père ne crie pas. Il a ce petit sourire triste et remplit de déception qui fait plus mal qu’une gifle.
- « Je m’en doutais. Tu es revenu… bredouille. »
Elliot bafouille.
- « Père, j’ai failli… »
- « Tu ne rentres pas. »
La voix du père est étouffée par le vent qui s’engouffre par la porte encore ouverte :
- « Ceux qui ne travaillent pas ne mangent pas, il est grand temps que tu comprennes certaines choses. Dors avec les bêtes. Si tu as froid, tu n'auras qu'à te serrer contre elles. »
Il claque la porte derrière le jeune homme.
La faim tord l'estomac du garçon, mais son esprit est ailleurs. Il repense à la chaleur de la tanière qu'il a fuie. À la couverture qu'il a refusée et à ce mot débile.
"Citrouille". Pourquoi il a dit ça ?
Elliot s'endort avec cette énigme qui tourne en boucle dans sa tête.
Les jours passent. La faim s'installe vraiment. Le père ignore son fils. Il fait comme s'il n'existait pas. Jusqu'à ce matin-là. Le père est dans le jardin, près de la clôture. Il appelle.
- « Elliot ! Viens voir ça. »
Elliot s'approche. Dans la neige, juste à la limite du jardin, il y a un de leur mouton. Mort. Il n'a aucune blessure. Pas de sang. Pas de morsure. Il est juste là. Posé. Comme une offrande.

Le père sourit. Un vrai sourire, cette fois.
- « Tu vois ? La chance tourne. Ou alors la bête a eu pitié de nous. »
Il sort son couteau et poursuit :
- « Allez, aide-moi à le tirer. On mange de la viande ce soir. »
Ce soir-là, ils mangent. Le père se goinfre, rattrapant les jours de privation. La graisse coule sur son menton. Elliot mange plus lentement, l’esprit occupé. Il regarde par la fenêtre. Il voit le potager, les citrouilles, couvertes de givre, qui ressemblent à des crânes blancs sous la lune.
...
Le garçon se rappelle alors les paroles du géant :
"Citrouille... Dessous."
Le père s'essuie la bouche.
- « Qu'est-ce que tu as ? Mange. C'est peut-être la dernière fois avant longtemps.»
Elliot se lève et répond :
- « J'ai assez manger. »
- Rassieds-toi.
- « Je vais... je vais vérifier l'enclos. Je reviens. »
Le père hausse les épaules et se resserre.
Elliot ne va pas à l'enclos, il va au potager. Là où c'est interdit. Là où le père passe ses journées à retourner la terre. Il prend une pelle qui traîne contre le mur. Il avance jusqu’à la plus grosse citrouille. Celle qui a poussé trop vite et qui est presque trop ronde et trop parfaite pour ce climat.
Il creuse.
La terre est dure, mais il tape fort. La rage lui donne de la force.
Il creuse encore. Quasiment un demi-mètre, mais il n’y a rien. Juste des racines.
Il est prêt à abandonner. Il se dit qu'il est fou, qu'il a écouté un monstre. Et puis...
POC.
Il s'arrête. Il se met à genoux. Il gratte avec ses mains. Il enlève la terre, puis il voit un tissu. Il en est quasi sûr, il connaît ce tissu. Son cœur se met à battre fort, deux fois plus vite. Alors il gratte encore, frénétiquement.
Une main apparaît. Blanche. Gelée. Puis une épaule.
Elliot a le souffle coupé. Il dégage le reste.
C'est sa mère.
Elle est là. Entière. Enfin... presque. Le corps est conservé par le froid. On dirait qu'elle dort. Mais il manque la tête. Et sur son corps... il y a des traces. Ce ne sont pas des traces de griffes ou de crocs. Ce sont des traces de coups
Elliot recule, horrifié, le souffle coupé par la nausée. Tout se bouscule dans son esprit mais des morceaux s'assemblent. La soi-disant grippe du père. Le départ forcé de la mère. La légende du monstre bien pratique. Et si ce n'était pas l’homme de la forêt qui l’avait tué ?
Une ombre s'étend sur le trou et le corps de sa mère. Elliot se retourne lentement. Son père est là. Il tient la hache à la main. Il ne sourit plus.
- « Je t'avais dit de ne jamais toucher au potager, Elliot. »
Partie finale en vidéo :
Partie 5 :
Elliot est tétanisé au bord du trou. Son père ne le menace pas tout de suite. Il a l'air presque… soulagé d'en parler. Il caresse le manche de sa hache avec le pouce.
- « Elle boitait, Elliot. Tu t'en souviens ? » Sa voix est calme.
- « Sa jambe traînait. Elle ne pouvait plus porter de lourdes charges. Elle mangeait, mais elle ne rapportait rien. C'était une bouche inutile. Et l'hiver arrivait. »
Il crache par terre, près du corps de sa femme.
- « Et puis… elle allait trop souvent là-bas. Vers la forêt. Elle disait qu'elle cherchait des herbes. Mais je sais qu'elle le voyait, Lui. Le voleur. L'abomination. »
Il pointe la hache vers Elliot.
- « Ce monstre nous vole tout. Nos bêtes ! Et il a volé la tête de ta mère bien avant que je ne la lui coupe. »
Elliot sent les larmes geler sur ses joues. La rage commence à remplacer la peur.
Le père s'avance d'un pas. La neige crisse.
- « Tu es jeune. Tu es sentimental. Mais tu vas comprendre. On fait ce qu'on doit faire pour survivre. C'est elle ou nous. C'est les faibles ou les forts. Tu comprends ça, Elliot ? »
Elliot serre les poings.
- « Non. »
Le visage du père se durcit. La lueur de folie s'éteint pour laisser place à une froide résolution.
- « C'est dommage... »
Il lève légèrement la hache.
- « Dans ce cas… Tu ne diras rien. N'est-ce pas ? »
Elliot ne répond pas. Il se lève aussitôt et court sans réfléchir. Il fonce vers les arbres, là où se trouve le brouillard épais de l’hiver.
- « ELLIOT ! REVIENS ICI ! »
C'est une chasse. Elliot est plus léger, mais la neige est profonde. Il trébuche, se rattrape aux branches. Son père est derrière. Il grogne comme une bête. Elliot sent le souffle de son père se rapprocher.
Le garçon court à perdre haleine, il ne pense qu’à une seule chose : fuir celui qui le traque comme une proie.
Il arrive dans une petite clairière. Son pied accroche une racine et il trébuche, encore une fois.
Il essaie de ramper, mais une botte s'écrase sur son mollet. Il hurle. Son père est au-dessus de lui. Immense. La hache levée haut vers le ciel noir.
- « Tu es aussi maladroit qu’elle. Je t'aimais bien, gamin. Vraiment. Mais tu ne me laisses pas le choix. »
La hache commence à descendre.
Elliot ferme les yeux.
...
...
ROAAAAAR
Un rugissement guttural résonne dans la forêt.
Le sol se met à trembler.
BOOM.
BOOM.
BOOM.

Le père s'arrête, hache en l'air, cherchant du regard l’origine de ce bruit autour de lui. Une main surgit de la brume.
Une main large comme une pelle, couverte de poils et de terre. Elle se referme sur le poignet du père.
CRACK.
- « AAAAAAH ! »
Le cri du père est strident. La hache tombe mollement dans la neige. Le géant est là. Il ne regarde même pas le père qui se tord de douleur à genoux, tenant son poignet en miettes. L'homme des bois se baisse. Il ramasse la hache. Le père recule en rampant, pleurnichant comme un enfant.
- « Non… Non… pitié… »
Le géant ne frappe pas. Il se tourne vers Elliot. Il le soulève de terre avec une douceur infinie, comme s'il ramassait un oisillon tombé du nid, et il le plaque contre son torse immense qui sent la résine et la fumée.
Il se détourne du père. Et il part. Il s'enfonce dans la forêt, emportant le garçon.
Derrière eux, dans la nuit, il ne reste que les gémissements du père, seul avec sa douleur et sa haine.
Partie 6 :
L’hiver s'est abattu sur la montagne avec une violence que même les anciens du village n'avaient jamais connue, isolant le chalet du reste du monde derrière un mur de neige infranchissable. Pour Elliot, ce n'était plus une prison, mais une forteresse.
Ce n'était pas la grotte humide qu'il avait imaginée dans ses cauchemars, mais une véritable maison, une bâtisse faite de troncs entiers que le géant avait assemblés lui-même, force de la nature pliant la nature à sa volonté. Il a fallu du temps à Elliot pour apprivoiser cet espace et son hôte. Au début, il observait en silence cet immense corps couvert de cicatrices se déplacer avec une douceur déconcertante au milieu de ses bêtes. Ces fameux "moutons volés" n'étaient pas du bétail pour lui, mais des compagnons d'infortune, de vieilles bêtes aveugles ou boiteuses que le village avait condamnées et que lui avait sauvées, à sa manière.
Un soir, alors qu'une tempête secouait la charpente, Elliot a brisé la glace, cherchant à comprendre l'incompréhensible.
- « Pourquoi tu ne les manges pas ? On a faim. »
Le géant épluchait une racine tordue avec un petit couteau. Il a levé ses yeux vers Elliot.
- « Pas… tuer. » Il a posé sa main sur son cœur. « Jamais. »
- Mais comment tu survis ? Ça fait combien de temps ?
Le géant a levé deux fois ses deux mains. Vingt ans. Il a commencé à parler. C’était difficile. Les mots semblaient rouillés, comme des outils trop peu utilisés.
- « Huit ans. J’avais… huit ans. »
- « Quand tu es parti ? »
- « Quand… chassé. »
Le géant a désigné son propre corps. Ses bras trop longs. Son dos voûté.
- « Trop grand. Trop faim. Famille… pauvre. » Il a mimé une porte qu’on claque. « Dehors. »
Elliot a senti une boule dans sa gorge. Il imaginait l’enfant de huit ans, déjà immense, jeté dans la neige parce qu’il était une bouche de trop. Il faut croire que la survie passe avant tout chose dans ce village des montagnes.
- « Seul… froid. Bêtes… ont chauffé moi. » Il a montré les moutons. « Alors moi… promis. Pas tuer bêtes. Manger… terre. Manger… quand bête dort pour toujours. »
C’était donc le pacte que s’était fait à lui-même cet enfant innocent qui vivait dans ce corps de géant. Il ne prenait que ce que la mort lui donnait. Il ne volait pas la vie. Il cultivait des racines sous la neige, il connaissait les écorces, les champignons, les secrets que les hommes du village ignoraient, trop occupés à chasser.
Elliot ne voyait plus le monstre des bois en face de lui, il voyait le gardien de la forêt. Un être qui refusait qu’on fasse du mal à toute forme de vie.
Le lien s'est véritablement tissé une nuit où le toit de l'étable a cédé sous le poids de la neige. Un craquement sinistre a réveillé Elliot. Le géant était déjà debout, se ruant dehors dans le blizzard torse nu. Elliot l'a suivi, luttant contre le vent qui voulait le mettre à terre. Une poutre avait coincé une des brebis. Le géant soutenait la charpente de ses propres épaules, hurlant sous l'effort, ses muscles saillant comme des câbles d'acier, pour empêcher le toit d'écraser l'animal.
- « Prends-la ! » a-t-il rugi, une phrase courte, mais complète et claire, poussée par l'urgence.
Elliot s'est glissé sous la structure instable, rampant dans la paille glacée pour tirer la brebis. Il avait peur, mais en levant les yeux, il a vu le visage du géant, tordu par l'effort, qui le protégeait de sa propre masse. Une fois l'animal en sécurité, le géant a lâché prise et la poutre s'est écrasée lourdement, le blessant à la jambe.
C'est Elliot qui l'a aidé à rentrer. C'est Elliot qui, pour la première fois, a inversé les rôles en nettoyant la plaie de cet homme invulnérable, appliquant de la sève comme le géant le lui avait montré. Ce soir-là, il n'y avait plus de monstre et d'enfant. Il y avait deux frères d'armes.
Quelques jours plus tard, alors qu'ils partageaient une soupe de racines, le géant s’est levé et est allé chercher quelque chose de précieux, caché dans une peau de loup. Un vieux livre abîmé. Et une petite figurine en bois. Il l’a tendue à Elliot.

- « Elle… Maman ? »
Le géant a hoché la tête. Un sourire triste a fendillé sa barbe mal taillée.
- « Elle… venait. »
- « Pourquoi ? »
- « Apprendre. » Il a tapoté sa bouche.
- « Parler. Mots. Elle… gentille. Elle… cassée aussi. Jambe… mal. Moi… grand... »
Elliot a caressé le livre. Il a compris. Sa mère ne venait pas voir un monstre. Elle venait voir un enfant qui avait grandi tout seul. Elle venait lui donner ce que le village lui avait refusé : une voix, un compagnon. Elle lui apprenait à lire, à parler : des choses simples qu’il avait oubliés en vingt années, condamné à vivre seul. C’était leur secret. Un refuge pour deux âmes rejetées.
Elliot écoutait, la gorge nouée, réalisant que la véritable monstruosité n'était pas ici, dans ce corps déformé, mais en bas, dans la vallée, là où on abandonne ses propres enfants.
Les jours passèrent. Les deux êtres se liaient d’amitié. Elliot lui racontait la vie difficile à la maison. Le géant, lui, lui racontait comment il avait bâti seul cette cabane et survécu tout ce temps.
Les jours devinrent des semaines et les semaines des mois. Il y avait tant de bois dans cette cabane, que l’hiver n’a pas paru si rude au jeune garçon. Mais...ce qui l’avait surtout réchauffé, c’était la chaleur d’un véritable foyer.
Elliot a grandi, nourri par la viande des bêtes mortes naturellement et par l'amour maladroit de ce géant. Il a appris à lire la forêt, à écouter le vent, et surtout à manier la hache. Ses bras s’étaient durcis. Son dos s’était redressé. La soupe de racines et la viande des bêtes l’avaient rendu fort. Robuste. Il n’avait jamais autant mangé de sa vie que durant les mois qui s’étaient écoulés. Il n’était plus le petit garçon chétif qui tremblait devant son père.
Le soir, ils restaient assis devant le feu. Sans parler. Le géant sculptait du bois. Elliot lisait le vieux livre de sa mère. C’était une paix qu’il n’avait jamais connue et à laquelle il ne voulait plus renoncer.
Un soir, le géant le regarda avec une tendresse qu’Elliot n’avait connu que dans les yeux de sa mère. Le grand homme, le pointa de son immense index et dit :
- « Comme frère. »
Elliot sourit. C’est vrai qu’il n’était pas si vieux. Il acquiesça d’un oui de la tête et rigola. Non pas pour se moquer, mais comme une joie trop immense qu’il n’arrivait pas à contenir. Puis le géant se mit à rire à son tour.
Un matin, l'air s'est radouci. La neige a commencé à fondre sur le toit, libérant le chemin vers la vallée. Le géant est sorti sur le perron, humant l'air. Il ne souriait pas cette fois. Il s'est tourné vers Elliot, une tristesse infinie dans le regard, comme s'il savait que leur parenthèse enchantée touchait à sa fin.
Il a posé sa main sur l'épaule d'Elliot.
- « Ça fond » a-t-il dit simplement.
Elliot compris alors l’air inquiet de l’homme. En bas, dans la vallée, la haine avait eu tout l'hiver pour fermenter. Et le chemin était désormais ouvert.
Partie 7 :
Le printemps s’est installé. La neige a reculé, laissant apparaître l’herbe grasse. Pendant quelques semaines, le monde d’en bas a semblé oublier le monde d’en haut. Elliot et le géant vivaient une parenthèse hors du temps. Ils réparaient le toit, ils s’occupaient des nouveaux agneaux nés au chaud. Elliot riait. Le géant souriait.
Ce matin-là, Elliot rangeait le bois près de la cheminée. Le géant était près de la porte, il regardait dehors. Soudain, il s’est figé. Son dos immense s’est raidi et il a grogné. Comme une montagne qui sent le tremblement de terre arriver.
TOC. TOC. TOC.
Le géant n’a pas bougé. Il n’a pas pris sa hache. Il a simplement ouvert la porte.
Sur le seuil, il y a son père. Il est seul devant la porte. Mais derrière lui, à la lisière des arbres, on distingue deux ou trois ombres. Les villageois. Ils sont restés en retrait, n’osant pas approcher la bête, laissant le "père courage" faire le travail.

Le père lève la tête. Il doit lever les yeux très haut pour croiser le regard du géant. Elliot, caché derrière une poutre, voit le profil de son père. Il ne semble pas effrayé. Il semble… dégoûté. Mais il sent le danger. Alors il s’approche. Il tient son fusil, le canon pointé vers le sol, à deux ou trois mètres du géant, hors de sa portée.
Le géant ne bouge pas. Ses mains, capables de broyer un ours, pendent le long de son corps. Il regarde le petit homme en face de lui. Et dans ses yeux, la lueur du "Gardien de la forêt" s'éteint pour laisser place à celle de l'enfant de huit ans qu'on a jeté dehors.
Les premières paroles ont été celles du père. Il crache au sol, sur les bottes de fourrure du géant.
- « Tu n'as pas changé. Toujours aussi laid. »
Le géant se recroqueville légèrement. Comme un réflexe.
- « Tu as volé mon fils, dit le père. Tu prends tout ce qui est à moi. »
Le géant secoue la tête, lentement. Il tend une main ouverte, paume vers le ciel, un geste de paix.
Le père lève brusquement le fusil, Elliot saute devant le géant.
PAN !
Elliot hurle.
Le corps du géant s'écroule en arrière, dans l'entrée du chalet. Il ne bouge plus. Le père enjambe le corps du gardien qui n’a désormais plus de tête. Il entre dans la maison, la fumée du canon flottant autour de lui.
Le père regarde Elliot, qui est tombé à genoux près du corps du gardien. Le père recharge son fusil, calmement. Il a l'air satisfait. Comme s'il venait de réparer une vieille erreur.
- « Allez, lève-toi Elliot. On rentre. »
Il donne un petit coup de pied dans la main inerte du géant.
- « Je t'avais dit qu'il ne fallait pas s'approcher des monstres. »
Elliot ne se lève pas tout de suite. Sa main touche la hache du géant. Elle est là, posée contre le mur. Lourde. Froide. Tranchante. Le père tourne le dos pour faire signe aux villageois d'approcher pour piller.
- « Venez ! Servez-vous ! Il y a de la viande pour tout le monde ! »
Partie 8 :
Elliot ne respire plus.
Le monde s’est arrêté au moment où le corps du géant a touché le sol.
Dans ses oreilles, ce n’est pas le cri des villageois qu’il entend.
C’est une voix grave. Douce.
« Comme frère. »
Il regarde le corps sans vie et sans tête de celui qui lui a appris à vivre en paix et avec harmonie. Celui qui lui a appris à se débrouiller seul. Celui qui a retenu un toit pour le sauver. Le plus humain des êtres humains de cette montagne.
Et il regarde les hommes qui entrent.
Ils rient.
- « Regardez la taille de la bête ! On va se faire des manteaux pour l’hiver ! »
- « Coupe les pattes d’abord, on pourra pas le traîner entier ! »
Son cœur se met à battre. À battre si fort qu’il n’entend bientôt plus que ses battements.
Une chaleur blanche, insupportable, envahit le ventre d’Elliot. Un sentiment qu’il n’a jamais connu auparavant le submerge de tout son être.
Ce n’est pas juste de la colère. C’est de la haine pure.
Une haine contre ces hommes. Contre leur avidité. Contre leur lâcheté.
Ils lui ont pris sa mère. Ils lui ont pris son frère.
Ils ont pris la seule chose pure qui existait dans ce monde pourri jusqu’à la l’os.

Elliot pose la main sur la hache du géant.
Elle vibre encore du souvenir de son propriétaire. Elle est lourde de justice. Jamais elle ne lui a paru aussi légère.
Elliot se relève.
Il ne se sent plus petit. Il a l’impression que l’esprit du géant vient de couler dans ses veines.
Il est immense.
Le premier villageois s’approche avec son couteau.
- « Pousse-toi, le gamin. Laisse faire les hommes. »
Elliot le regarde.
« Pas tuer… Jamais, » avait dit le géant.
Mais le géant est mort. Et son humanité est morte avec lui.
Aujourd’hui, Elliot ne croit plus en la pitié.
Il ne croit plus en l’homme.
...
...

Ce n’est pas un coup de combattant qui tranche l’homme en deux.
C’est un coup de bûcheron.
Un coup droit, net.
Le villageois n’est plus que du bois mort.
Le rire des autres s’étrangle.
Le silence tombe, absolu. Seul le souffle d’Elliot, celui d’une bête enragé, se fait entendre.
Le deuxième homme recule, terrifié.
- « Qu’est-ce que… c’est impossible ! C’est un démon ! »
Elliot avance.
Il pleure, mais son visage est de pierre.
- « Vous n’êtes que des parasites. »
L’homme sort un couteau. Mais Elliot a l’avantage. La hache est bien plus grande.
Il revoit son frère soulever la poutre. Il sent la force dans ses bras.
Il frappe.

Un deuxième corps tombe en deux parties.
Le troisième hurle et tente de fuir. Elliot l’attrape par le col. Il a la force d’un ours. Il le projette contre le mur de bois. Il lui tranche la tête d’un seul coup.
Il ne reste que le père.
Il est au fond de la pièce, acculé contre la table où ils ont partagé tant de repas silencieux.
Il tremble. Il essaie de recharger son fusil, mais ses doigts glissent.
Elliot s’approche.
Il est couvert de sang. Mais celui qu’il veut faire couler est celui de l’homme qui a tué son frère.
Le père lâche le fusil. Il lève les mains. Il est pathétique. Minuscule.
- « Elliot… Elliot, écoute-moi… Je suis ton père… »
Elliot s’arrête. La hache ruisselle de sang sur le plancher.
- « Non. Tu n’es rien. Tu trembles comme une feuille. »
- « Je n’avais pas le choix ! hurle le père. Tu comprends ? On allait mourir de faim ! C’était lui ou nous ! Je l’ai fait pour te sauver ! »
Elliot lève la hache. Haut. Très haut.
Il ne tremble pas. Il ne doute plus.
Il regarde cet homme qui partage son ADN.
Le père a versé le sang du premier fils. Le second fils versera le sang du père.
La dette est mathématique. La certitude est totale :
Sang
pour
sang.
- « On a toujours le choix » gronde Elliot.
Il marque une pause. Ses yeux plantés dans ceux de son père, comme s’il hésitait l’espace d’une seconde.
- « Et tu as fait le mauvais. »

Elliot sort sur le perron.
Dehors, il reste un jeune villageois, resté en retrait. Il est pétrifié.
Elliot le regarde, d’un regard plus blanc que neige. Vide.
L’enfant du jeune fermier est devenu plus froid et impitoyable que l’hiver lui-même.
Il pointe la vallée du doigt.
- « Dis-leur ! »
Sa voix est brisée, mais elle porte comme le tonnerre.
- « Dis-leur que l’homme est mort ici… et que le monstre est né ! Quiconque dépassera la lisière… en paiera le prix. »
Le jeune homme s’enfuit en courant, trébuchant dans la neige fondue.
Elliot reste seul.
Il regarde le ciel. Il regarde la maison que son frère a bâtie.
Il ne redescendra jamais.
Le lendemain, la tête de l'homme qu’il avait tranchée fût retrouvée à la lisière de la forêt. Comme un avertissement.
On dit qu’il a enterré son frère et son père dans le jardin.
L’un avec des larmes, l’autre sans un mot.
Là-haut, il est devenu l’ombre. La légende qui interdit à quiconque de franchir les bois.
Il a pris la place qu’on lui avait préparée.
Il a rejeté les hommes pour protéger les bêtes.
Il est le nouveau Gardien de la forêt.
On dit que, depuis, tous les jours résonne le bruit de sa hache, qui continue de fendre le bois.

Jusqu’au jour où les bruits ont cessé. Jamais son corps n’a été retrouvé.
Personne ne sait s’il est mort de solitude, de chagrin, ou de faim.
[FIN]
Musiques à la guitare de l'épisode audio composées par l'artiste Deux Mesures.
Son soundcloud : https://soundcloud.com/deux-mesures
Son Tiktok : https://www.tiktok.com/@2_mesures
Note du chroniqueur :
Cet épisode se voulait plus thriller qu’horrifique. Je sais que ça ne plaira pas à tout le monde, mais sans cette liberté artistique, je finirais sans doute par me lasser.
Je ne sais pas encore combien de temps Chroniques Étranges continuera d’exister.
Créer un épisode me demande de plus en plus de temps. Mais tant que la passion sera là, je continuerai.
Ce qui est sûr, en revanche, c’est que je vois vos commentaires, et ça me motive à un point que vous n’imaginez pas.
Alors, une fois encore, que vous lisiez ou écoutiez mes histoires : mille mercis.
Sans vous, il n’y aurait pas de Chroniques Étranges. Et je vous promets de continuer à donner le meilleur de moi-même aussi longtemps que possible.




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