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Esprit de Famille

  • 31 mai
  • 28 min de lecture

Cette histoire commence en pleine nuit, quelque part en 1885, dans une petite maison d'ouvriers.

Une femme se réveille et remarque que son mari n'est plus dans le lit. Elle se redresse, tend l'oreille, mais n'entend rien. Alors elle se lève sans faire de bruit, en marchant pieds nus sur le plancher qui craque légèrement sous son poids. Elle traverse la chambre, ouvre doucement la porte et avance dans le couloir.


La chambre de son fils, neuf ans à peine, est juste à côté. La porte est entrouverte.

Et là, elle le voit.



Son mari est debout, juste au-dessus de l'enfant qui dort encore. Il tient dans la main un grand couteau de cuisine. Il fixe l'enfant avec un regard qu'elle ne lui a encore jamais vu.

Mais pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut revenir un peu en arrière.


L'histoire existe également en version audio pour une meilleure immersion :



PARTIE 1


L'homme en question travaille à la mine de charbon. Il en part avant le lever du jour et y laisse chaque soir un peu plus de sa santé. Quand il rentre, il sent la poussière, la sueur froide, et cette odeur de fond qui ne quitte jamais vraiment les vêtements. Dans le bassin minier, quasiment tous les hommes y travaillent. Le charbon les recouvre d'une saleté dont il est difficile de se défaire. Mais la vraie noirceur de Georges est ailleurs.


Il a toujours été colérique.

La femme le sait depuis longtemps. Elle ne s'est pas réveillée un beau matin à côté d'un monstre. Elle a vu les signes bien avant le mariage. Il a des accès de mauvaise humeur, il s'énerve pour un rien et se met à casser tout ce qui se trouve sur son passage quand c'est le cas. Et parfois, c'était elle qui s'y trouvait. [Bruit de claque] Pourtant, elle l'a épousé. Peut-être par peur de se retrouver seule. À l'époque, elle sort d'un milieu compliqué. Sa propre mère traîne derrière elle une réputation qui lui colle à la peau.


Sa mère vivait seule, à l'écart, et les gens du coin disaient d'elle qu'elle parlait aux morts. Vous imaginez bien qu'à l'époque, ce genre de réputation, ça ne vous ouvrait pas beaucoup de portes. Mais ça, on y reviendra plus tard.

Ce qu'il faut savoir pour comprendre la suite, c'est que Georges est obsédé par une chose : l'argent.

Ou plutôt, ce qu'il imagine.

Car très tôt, la femme se met à soupçonner quelque chose. Une chose qu’elle se sent honteuse de penser, mais qu'elle sait au plus profond d'elle : il ne l'a peut-être pas épousée seulement par amour. Il savait qu'il y avait quelque chose à récupérer du côté de sa mère. Un petit pécule, sans doute. Il est persuadé que la vieille a empoché un pactole grâce à ses activités. Il ignore complètement l'existence de la vieille maison familiale où sa femme se réfugiera plus tard. Mais il sait qu'il y a eu un legs. Que la vieille a laissé quelque chose et il compte bien mettre la main dessus. Et les violences se sont aggravées à partir du moment où il s'est convaincu que sa femme lui cachait ce que sa mère lui avait laissé.


La grand-mère est morte le jour même de la naissance du petit garçon.

À partir de là, l'obsession du père grandit.

Les mois passent. Puis les années. Et lui continue à chercher. Il fouille dans les tiroirs quand sa femme a le dos tourné. Il ouvre les coffres. Il retourne les paillasses. Il glisse les doigts dans les doublures, sous les piles de linge, entre les pages des vieux papiers. Il ne cherche pas vraiment un objet précis mais plus une preuve qu'on lui cache quelque chose. Et plus il cherche sans rien trouver, plus il devient mauvais.


L'enfant grandit dans cet environnement.

Il a neuf ans, mais il ressent déjà beaucoup de choses. A cet âge, les enfants absorbent tout. Il reconnaît par exemple l'humeur de son père au bruit de ses bottes dans l'entrée. Il sait, au son que fait la chaise quand l'homme s'assoit à table, si le repas sera silencieux ou dangereux. Il évite de poser trop de question et parle peu quand son père est là. En revanche, dès que l'homme part à la mine, il redevient un enfant. Il suit sa mère partout. Il l'écoute lui raconter des histoires. Entre eux, il y a quelque chose de très simple et de très fort : ils se comprennent sans avoir besoin de dire quoi que ce soit.


Le père le sent, et cette proximité l'agace encore plus.

Ce gamin représente une partie de sa femme qui lui échappe encore. Une tendresse qu'il ne maîtrise pas. Une fidélité et un amour qui ne vont pas vers lui.

Un soir, tout recommence autour du même sujet.

Ils sont à table. Il pleut dehors. Le père mange en silence depuis plusieurs minutes, puis il repose sa cuillère et regarde sa femme.


— Ta mère avait laissé quoi, exactement ?


La femme continue de manger, comme si elle n'avait pas entendu.


— Je t'ai déjà répondu Georges...


— Non. Tu m'as répondu ce qui t'arranges !


Le garçon baisse les yeux.

Le père insiste. Il dit qu'il n'est pas idiot. Qu'il sait bien qu'on lui cache quelque chose depuis le début. Qu'il en a assez de se tuer à la mine pendant que, dans cette maison, on se moque de lui.

La mère relève enfin la tête. Elle parle calmement.

Elle lui dit qu'il n'y a rien ici qui lui appartienne. Qu'il peut fouiller autant qu'il veut, il ne trouvera pas ce qu'il imagine.

Il la gifle. Comme souvent.

Le petit sursaute. La mère prend le coup, tourne légèrement la tête, puis regarde d'abord son fils avant de regarder son mari.

L'homme se lève, fait quelques pas, et lâche avant de sortir :


— Je finirai par trouver.


La porte claque et le silence retombe.

Le petit demande à sa mère si elle a mal.


Elle répond non, comme toujours. Puis elle lui dit de finir sa soupe.

Cette scène, chez eux, n'a rien d'exceptionnel. Et c'est précisément ce qui la rend grave.

Cette nuit-là, pourtant, la femme ne dort pas bien. Quelque chose la travaille. Une sorte de sensation familière, qu'elle essaye de ne plus écouter depuis des années, mais qui lui revient au ventre comme autrefois quand sa mère lui disait de se fier à ce qu'elle sentait avant tout. Son mari finit par s'endormir à côté d'elle. Son fils dort dans la chambre voisine. La maison se calme. Le vent cogne parfois contre le volet. Elle ferme les yeux malgré tout.


Et puis elle se réveille.

On revient donc à cette nuit.

La place à côté d'elle est vide. Le drap a déjà refroidi.

Elle se lève. Traverse la chambre. Ouvre la porte. Avance dans le couloir. La porte de la chambre du petit est entrouverte.

Et là, elle le voit.


Son mari est là, debout près du lit, un couteau à la main, en train de regarder l'enfant endormi.

La femme ne crie pas. Elle comprend tout de suite qu'au moindre bruit, il peut se retourner, ou pire, frapper avant même qu'elle ait le temps d'avancer.

Près de la porte, il y a le vieux cheval à bascule du petit. Un jouet lourd, en bois massif, que l'enfant utilise encore parfois. Elle le saisit par les montants. Elle le soulève comme elle peut. Son mari entend un mouvement derrière lui et commence à se retourner.


VLAN


Elle frappe avant qu'il n'ait le temps de comprendre quoi que ce soit.

Le bois heurte sa nuque avec un craquement écœurant. L'homme vacille et s'écroule, sa tête heurte le rebord du lit, puis le plancher. Le couteau lui échappe et glisse sous la commode.

Le garçon se réveille en sursaut. Il voit son père à terre. Il voit sa mère debout, tremblante, le souffle coupé.


Elle se précipite vers lui.

Elle lui dit de ne pas regarder. D'enfiler ses bottes et de prendre sa veste.

Cette fois, dans sa voix, il n'y a plus rien à discuter.

Le petit obéit.

Elle attrape ce qu'elle peut : quelques vêtements, une cape, et le peu d'argent qu'il leur reste. Puis elle jette un dernier regard à l'homme étendu sur le sol.

Il saigne. Il ne bouge plus.

Avant même que le jour se lève, elle quitte la maison avec son fils.

Elle l'emmène vers un endroit que son mari n'est pas censé connaître.

Vers une vieille maison de famille, laissée derrière eux depuis des années.

La maison de sa mère.



PARTIE 2


Ils marchent jusqu'au matin sans presque jamais s'arrêter, à travers la ville, les champs puis finalement une large forêt sans aucun sentier au sol.

Le petit suit sa mère, qui semble parfaitement savoir où elle va, sans poser de question. Sa mère lui tient le poignet sans jamais le lâcher.

Au bout d'un moment, il demande :


— On va où ?


Sa mère ne ralentit pas.


— Chez ma mère mon grand.


Le petit lève les yeux vers elle.


— Mais… elle est morte.


Elle met quelques secondes avant de répondre.


— Oui...

Et elle continue de marcher.


Quand ils arrivent, le jour est levé.

La maison est au bout d'un chemin que la végétation a presque avalé. Posée là, en plein milieu de la forêt. Elle a des murs de pierre grise, du lierre jusqu'aux fenêtres du premier et des volets fermés dont la peinture a cloqué avec les années. Le toit s'est un peu affaissé sur la droite. Une gouttière pend dans le vide. Le portail tient encore, mais de travers.

Le garçon s'arrête.


En s'approchant, il voit des planches plantées dans les herbes hautes, à moitié recouvertes de mousse. Sur l'une d'elles, on distingue qu'il y est écrit :

"Sorcière."

Sur une autre, plus loin :

"Maison maudite."

Et sur une troisième, fendue en deux :

"Ici vivait la folle."



Le petit regarde sa mère.


— C'est qui qui a écrit ça ?


— Des imbéciles. Répond-elle.


Elle avance et s'accroupit devant une grosse pierre près du muret, glisse ses doigts dessous, force un peu, et la retourne. Dans un trou creusé en dessous, il y a une clé.

Ils avancent jusqu’à la maison, puis la mère ouvre la porte.

L'odeur de poussière et de bois humide les prend dès le seuil. Le petit reste sur le pas de la porte. Sa mère entre la première, pose ce qu'elle porte, et va ouvrir un volet. La lumière entre et éclaire la grande pièce de vie.

Tout est couvert. Les meubles, les chaises, la table. Des draps grisâtres posés sur chaque chose. Sa mère les enlève un par un.

Mais elle ne touche pas à ce qui se trouve accroché aux murs. À leurs formes, on dirait des miroirs. Il n'y en a pas beaucoup, mais ceux qui sont là sont tous cachés sous un tissu sombre. Un dans l'entrée. Un plus petit au fond du couloir. Un autre près de l'escalier.

Le gamin s'approche de celui de l'entrée et tend sa main vers le tissu pour aider sa mère.


— Ne touche pas à ça s'il te plaît.


Il retire sa main aussitôt.


— Pourquoi ?


Elle est en train de secouer un drap sur une chaise. Elle ne s'arrête pas pour répondre.


— Parce que ma mère ne retirait jamais ces draps là quand j'étais à la maison.


— Pourquoi ?


— Simple superstition.


Elle pose le drap plié sur la table, et passe à autre chose.


Ils passent la matinée à remettre un peu d'ordre.

Elle ouvre les volets, balaie un passage dans la poussière, vérifie la cheminée et sort un seau d'eau croupie. Le petit l'aide sans qu'elle le lui demande. Il transporte du bois, pousse des chaises, frotte une table avec un chiffon mouillé. Il reste silencieux et appliqué.

C'est pendant qu'elle essaie d'allumer le feu, à genoux devant la cheminée, que le petit lui demande :


— Mamie vivait toute seule ici ?


— Depuis un certain temps, oui.


— Longtemps ?


— Très longtemps.


Il regarde les planches dehors, à travers le volet entrouvert.


— Et les gens venaient quand même la voir ?


Elle souffle sur les braises, attend un peu, puis répond sans se retourner :


— Ceux qui avaient un mort à pleurer, oui. Ils venaient la nuit. Ils frappaient tout doucement, ils rasaient les murs, et quand ils repartaient, ils faisaient comme si de rien n'était. Le lendemain, ils pouvaient très bien lui cracher dessus au marché.

Le feu prend enfin. Elle se relève et s'essuie les mains sur sa jupe.


— Le problème de ta grand-mère, ce n'est pas ce qu'elle faisait. C'est que les gens avaient besoin d'elle et qu'ils en avaient honte. Et quand les gens ont honte, ils deviennent méchants.


Le petit laisse passer un silence, puis :


— C'est pour ça que vous êtes parties ?


— Oui. Un jour, c'est devenu trop dangereux.


Elle n'en dit pas plus. Elle prend la malle qu'elle a emportée et commence à en sortir des affaires, des vêtements, quelques papiers, un châle.

Le petit la regarde faire.


— Et toi, tu sais faire pareil qu'elle ?


Sa mère continue de ranger.


— Ton père ne me l'a jamais laissé faire. Mais oui. Je sens des choses. Depuis toujours. Ma mère disait que c'était pareil qu'elle.


— Et c'est pour ça que papa…


— Oui, dit-elle. C'est pour ça.


Elle ferme la malle et la pousse contre le mur.


— Ton père détestait tout ce qui venait de ma mère. Il la traitait de folle. Il ME traitait de folle. Et il voulait que je fasse comme si tout ça n'existait pas. Mais c'est fini mon grand.


L'après-midi, ils montent à l'étage.

Elle installe le garçon dans une petite chambre juste à côté de la sienne. Le lit grince, le matelas sent le renfermé, mais il est confortable. Par la fenêtre, on ne voit que des arbres et le flanc de la montagne. C'est à peu près tout.


— Tu seras là ? demande le petit en regardant la porte mitoyenne.


— Bien sûr, juste derrière le mur.


En redescendant, elle passe devant une petite porte basse au fond du couloir du rez-de-chaussée. Elle s'arrête, pose la main dessus et vérifie qu'elle est bien fermée.

Le garçon l'a suivie.


— C'est quoi ?


— La cave.


— Je peux voir ?


— Non.


Le soir arrive vite.

Ils mangent ce qu'il leur reste. Du pain, un bout de fromage, de l'eau du puits. La mère mange à peine. Le petit non plus. Ils sont là, assis dans cette cuisine qui n'est pas la leur, dans une maison qui sent la poussière et le bois mouillé, avec le feu qui crépite dans l'âtre.

Quand elle revient le coucher, elle s'assoit au bord du lit, elle lui lisse les cheveux, et elle reste un moment sans rien dire.

Elle l'embrasse sur le front, se lève, et passe dans la chambre d'à côté.

Le garçon entend ses pas sur le plancher, puis le grincement du lit quand elle se couche.


Le silence, dans cette maison, n'a rien à voir avec celui de la précédente.

Chez eux, le silence voulait dire que son père dormait. Et que le calme pouvait durer, ou pas. Ici, c'est différent. Le bois craque. Le vent passe dans un interstice de fenêtre. Et un volet tape quelque part en bas.

Le garçon reste les yeux ouverts dans le noir.

Il ne sait pas combien de temps passe.

Et puis il entend quelque chose.

Un craquement. En dessous de lui.

Il retient sa respiration.

...

Le bruit s'arrête.

Il attend. Longtemps.

Puis ça reprend. Un peu plus loin cette fois. Comme si quelque chose... ou quelqu'un, se déplaçait lentement sous le plancher.

Le garçon ne bouge pas. Il tire la couverture jusqu'à son menton et il écoute.

Le bruit cesse.

Et le silence, si on peut appeler ça ainsi, revient.

Puis, derrière le mur, dans la chambre de sa mère, il entend autre chose. Quelque chose de très léger, qu'il met un moment à identifier.

Sa mère parle.

Très bas. Ça ressemble presque à un murmure. Comme si elle s'adressait à quelqu'un tout près d'elle.

Le petit tend l'oreille. Il ne distingue pas les mots. Il n'arrive pas à savoir si elle prie ou si elle parle dans son sommeil.

Il reste immobile dans son lit, les yeux grands ouverts, et il écoute sa mère chuchoter à travers le mur, dans une maison où il n'y a personne d'autre qu'eux.



PARTIE 3


Le soir, ils mangent ensemble à la même place que la veille. Sa mère a trouvé quelques conserves dans un placard que la grand-mère avait visiblement stocké avant de partir. Elle a préparé quelque chose de chaud pour la première fois ici. Le garçon mange mieux et la maison sent un peu moins le renfermé.

Cette nuit-là, le petit se couche un peu moins tendu que la veille.

Sa mère lui lisse les cheveux. Elle reste un instant assise au bord du lit, la main posée sur la couverture.


— Maman ?


— Oui ?


— Tu parlais à quelqu'un cette nuit ?


La question est sortie tellement toute seule qu'il la regrette presque aussitôt en voyant le visage de sa mère changer. Son visage reflète une sorte de brève tension.


— Je devais rêver, dit-elle.


— C'est que ça avait l'air…


— J'ai le sommeil agité en ce moment. C'est normal, après ce qu'on a vécu.


Elle lui embrasse le front.


— Dors mon grand.


Il ferme les yeux.


Cette nuit-là, il entend à nouveau les craquements de la maison, qui semblent venir de la chambre d'à côté.

Il garde les yeux fermés et essaie de se convaincre que c'est le bois ou peut-être le vent. Que c'est une vieille maison qui bouge la nuit, comme toutes les vieilles maisons.

Le vent siffle dans l’interstice des fenêtres ce soir mais il se concentre... Et il entend la voix de sa mère, de l'autre côté du mur.

Très basse. Un murmure, comme la nuit précédente. Sauf que cette fois, le petit est persuadé qu’elle n’est pas en plein rêve. Parce que le ton ne ressemble pas à celui de quelqu'un qui parle dans son sommeil.

Le garçon ouvre les yeux. Et il écoute encore plus attentivement.

Sa mère dit quelque chose. Puis vient un court silence. Puis elle reprend. Puis à nouveau un autre silence. Et dans ce silence-là, entre deux phrases de sa mère, il est persuadé d’entendre une autre voix. Il en est CERTAIN. Sauf qu'il n'y a personne d'autre qu'eux dans cette maison.


Le petit se redresse lentement dans son lit. Il retient sa respiration.

Sa mère reprend... et l'autre voix répond d'un air usé :


— Vous ne pouvez pas restez ici


— On a nulle part d’autre où aller, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Répond la mère en murmurant.


Le petit colle son oreille contre le mur de plâtre froid. Les voix sont juste là, de l'autre côté, à quelques centimètres de lui.

Il entend sa mère dire quelque chose qui ressemble à :


— Je sais...


Et l'autre voix, en dessous, plus grave, plus lointaine et moins audible, qui reprend avec des mots qu'il ne discerne pas.

Et puis les voix bougent.

C'est difficile à expliquer, mais le son ne reste plus dans la chambre de sa mère. Il remonte. Comme s'il glissait dans le mur lui-même, à travers le plâtre, le long des poutres. Les murmures montent vers lui. Le garçon recule, il s'écarte du mur, mais le son continue de se rapprocher.

Ce n'est plus vraiment une voix. C'est plutôt un mélange de chuchotements qui se chevauchent, qui se pressent les uns contre les autres, comme si plusieurs bouches parlaient en même temps de l'autre côté du mur, de plus en plus près de son oreille. Oppressantes.

Le garçon est assis dans son lit, le dos collé contre le mur opposé, les couvertures remontées jusqu'au menton. Il n'ose pas bouger ni même appeler sa mère.

Et d'un coup, tout s'arrête.



Plus rien.

Le garçon attend. Son cœur cogne dans ses tempes. Le silence est si épais qu'il entend le sang battre dans ses oreilles.

Et puis...

Un murmure lui parvient. Si proche qu'il lui semble que quelqu'un lui murmure à l'oreille :


— Partez d'ici. Tout de suite.


Un murmure qui n’est certainement pas celui de sa mère parvient du mur.

Le garçon cesse de respirer.

Il reste pétrifié, les yeux grands ouverts dans le noir, le cœur qui tape si fort qu'il a l'impression que toute la maison l'entend.

Il fixe le mur. Mais plus rien ne se passe.


Le lendemain matin, il descend sans rien dire à sa mère.

Il mange son pain. Il l'aide à ranger. Il fait ce qu'il fait chaque jour depuis qu'ils sont arrivés. Mais quelque chose a changé. Il le sent. Quelque chose dans cette maison lui a parlé. Quelque chose qui n'est ni le bois, ni le vent, ni un rêve.



PARTIE 4


Les jours passent et le garçon ne reparle pas de ce qu'il a entendu.

La journée, tout va à peu près. Sa mère s'occupe de la maison, elle lui fait la lecture, elle lui apprend des choses. Il y a même des moments où il oublie un peu d'où ils viennent et pourquoi ils sont là.

Mais les nuits, c'est autre chose.

Les murmures reviennent. Chaque nuit. Plus ou moins forts, mais le garçon les entend. Parfois il entend sa mère parler à voix basse de l'autre côté du mur. Parfois ce sont juste des craquements ou le vent qui siffle, mais souvent, ce sont les mêmes murmures.

Il ne s'y habitue pas vraiment. Mais il apprend à rester immobile et à attendre que le sommeil vienne malgré tout. Il sait que sa mère lui dira que ce n’est rien, alors le petit bonhomme prend sur lui.


Sa mère, de son côté, ne change pas. Du moins pas en apparence. Elle reste douce, présente et attentive. Mais le garçon remarque qu'elle dort de moins en moins, tout comme lui d’ailleurs. Qu'elle a des cernes de plus en plus noirs. Qu'elle s'arrête parfois au milieu d'un geste, la tête tournée vers un coin de la pièce avant de reprendre ce qu’elle fait.


Un jour, en plein après-midi, le petit est à l'étage, dans sa chambre. Il regarde par la fenêtre entrouverte. Les arbres bougent un peu plus fort que d'habitude, le vent a tourné, et le ciel a pris cette couleur grise, qui annonce la pluie.

En bas, sa mère est dans la cuisine.


Et puis il le voit.


— Marie !


Le sang du garçon se glace.

Il connaît cette voix.


— Marie ! Ouvre ce portail !


En bas, le garçon entend sa mère bouger d'un coup. Une chaise qui racle le sol. Des pas rapides.

Le petit recule de la fenêtre. Ses jambes tremblent.

Son père crie encore. Des mots que le garçon entend mal depuis l'étage, mais dont il reconnaît le ton.

Sauf que cette fois, c'est pire. Il y a quelque chose de cassé dans la voix.


— Tu croyais que j'allais pas te retrouver ?! Ouvre !


Soudain, son père lève les yeux et le voit derrière la fenêtre.


PAN


La vitre de la fenêtre, à la gauche du garçon, explose.

Le garçon se jette au sol.

Il est à plat ventre sur le parquet, le visage contre les lattes, les bras au-dessus de la tête. Des morceaux de verre sont tombés autour de lui. Le vent entre par la fenêtre brisée. Son cœur bat tellement fort qu'il n'entend presque plus rien d'autre.



Il ne bouge pas.

Il ne sait pas combien de temps il reste comme ça. Quelques secondes, peut-être. Peut-être plus.


Il entend la porte s'ouvrir. Son père est entré.

Le garçon entend tout depuis le sol. Les pas lourds dans la pièce du bas. La voix de son père qui hurle. La voix de sa mère qui crie aussi, des meubles qui se renversent, quelque chose qui se casse. Un vacarme qui remplit toute la maison d'un coup.


— Tu m'as laissé crever comme un chien ! Tu m'as pris mon argent et tu t'es barrée avec ce gosse !


La mère hurle quelque chose en retour. Le garçon n'arrive pas à distinguer les mots. Tout se mélange. Les voix, les bruits, la peur.


— Vas en enfer sale chien ! hurle la mère.


— Je vais en finir avec toi et ta lignée maudite !


Le garçon est toujours au sol, les mains plaquées sur les oreilles. Il tremble de tout son corps. Il voudrait descendre. Il voudrait aider sa mère et que tout s'arrête. Mais il ne peut pas bouger. Ses jambes refusent.

Et puis à nouveau :


PAN


Un deuxième coup. En bas.


Et le silence.


Partie 2 en audio :


Le garçon ne respire plus.

Il écoute.

Il n’y a plus un cri, rien.

...

Puis des pas.

Quelqu'un monte.

Le garçon est toujours au sol, le visage écrasé contre le plancher. Il n'arrive pas à lever la tête.

Les pas arrivent sur le palier.

Ils s'arrêtent devant sa porte.

La porte s'ouvre.

Le garçon lève enfin les yeux.


...


C'est sa mère.



Elle est debout dans l'embrasure. Elle a du sang sur les mains. Ses vêtements sont déchirés par endroits. Ses cheveux sont défaits. Elle tremble.

Mais ce qui frappe le garçon, c'est son regard.

En le voyant là, par terre, elle ouvre les yeux si grands que le blanc apparaît tout autour.

Et puis ses yeux se remplissent d'eau.

Elle se jette sur lui.

Elle le prend dans ses bras, elle le serre si fort que le garçon sent ses os craquer. Elle pleure contre sa tête, elle tremble contre lui, et elle dit :


— C'est fini. C'est fini, mon grand. Il ne viendra plus. C'est fini.


Le petit ne comprend pas tout. Il sent le sang sur les mains de sa mère, son corps qui tremble, mais surtout la peur qui ne l'a pas encore quittée. Mais il sent aussi ses bras autour de lui. Et ça, c'est la seule chose qui compte pour lui à ce moment-là.

Il s'accroche à elle.


— Maman, qu'est-ce qui s'est passé ?


Elle ne répond pas tout de suite. Elle reste serrée contre lui, le visage enfoui dans ses cheveux, et elle répète :


— C'est fini. J'en ai fini avec lui.



PARTIE 5 :


Après l'avoir serré contre elle, sa mère le relève doucement. Elle lui prend le visage entre les mains, le regarde droit dans les yeux, et lui dit :


— Tu vas aller dans ma chambre. Tu t'assieds sur le lit et tu ne bouges pas. Tu n'ouvres pas la porte. Tu attends que je vienne te chercher.


Le petit hoche la tête. Il ne pose pas de question.

Elle le conduit elle-même jusqu'à sa chambre, juste à côté. Elle le fait asseoir sur le lit, elle pose la couverture sur ses épaules, et elle referme la porte derrière elle.

Le garçon se retrouve seul.

Il entend sa mère retourner dans sa chambre à lui. Elle y reste un moment. Il entend des bruits qu'il ne comprend pas. Puis des pas dans l'escalier. Légèrement plus lourds que ceux de sa mère.

Après ça, ça dure longtemps.

Le petit ne bouge pas. Il regarde la porte fermée et il écoute. Il entend sa mère descendre tout en bas. Puis traverser le rez-de-chaussée. Puis un bruit de porte, ou peut-être de trappe, quelque part dans le fond de la maison.

Et puis plus rien pendant un très long moment.

Des bruits sourds montent du sous-sol. Il se doute que ça vient de là parce-que le bruit est très étouffé et lointain. Il entend comme des chocs de pierres contre pierres, ou quelque chose qui y ressemble.

Le garçon écoute sans comprendre.

Ça dure des heures.


Quand sa mère revient enfin le chercher, il fait nuit.

Quand elle ouvre la porte de la chambre, elle est méconnaissable. Ses mains sont grises de poussière, abîmées, avec des écorchures sur les doigts. Sa robe est sale. Ses cheveux collent à son front. Elle a l'air d'avoir vieilli de cinq ans en une journée.

Elle s'assoit à côté de lui sur le lit.


— C'est réglé.


Le petit la regarde.


— Il est où ?


— Il ne reviendra plus.


— Mais il est où ?


Elle pose sa main sur la sienne.


— Tu n'as plus à t'inquiéter de ça.


Le garçon n'insiste pas. Il voit bien que sa mère ne dira rien de plus. Et à vrai dire, il n'est pas sûr de vouloir savoir.

Cette nuit-là, ils dorment dans la même chambre. Le petit se colle contre elle, la tête contre son épaule, et il s'endort presque tout de suite, vidé par la peur et la fatigue. Sa mère, elle, ne dort pas. Elle reste les yeux ouverts dans le noir, la main posée sur la tête de son fils.


Le lendemain, la maison a changé.

La vitre brisée à l'étage a été bouchée tant bien que mal avec des planches et du tissu. La chambre du garçon a été nettoyée. Les meubles renversés en bas ont été remis en place. Le sang sur le sol a été si bien lavé qu’aucune trace ne s’y trouve. Et au fond du couloir du rez-de-chaussée, là où il y avait la petite porte de la cave, il y a maintenant un mur de briques.

Le garçon le remarque en descendant.



C'est un mur neuf, maladroit, avec du mortier encore frais qui déborde entre les joints. Il bouche complètement l'ouverture. On ne voit plus la porte. On ne voit plus rien. Juste des briques, là où avant il y avait un passage.

Le petit regarde le mur. Il ne dit rien.

Sa mère non plus.


Les jours reprennent.

Ils vivent à l'écart. Sa mère ne sort quasiment pas. Elle gère les réserves, fait durer ce qu'ils ont, et le garçon l'aide comme avant. Les journées ressemblent à celles d'avant le retour du père. Sauf que quelque chose a changé et le garçon le sent. Sa mère sourit moins. Elle regarde parfois dans le vide un peu trop longtemps.

Un matin, le garçon la voit par la fenêtre de sa chambre. Elle est dans le jardin derrière la maison, avec une pelle.

Elle creuse.


Quand il descend, elle est déjà en sueur. Elle a retourné un bon bout de terrain.


— Tu fais quoi ?


Elle s'essuie le front du revers de la main.


— Je remets un peu d'ordre. Le jardin de ta grand-mère est dans un sale état. Si on veut manger cet hiver, il faudra planter quelque chose.


Le garçon regarde le trou.


— Tu veux que je t'aide ?


— Non, c’est gentil mon grand. Rentre, je m'en occupe.


Il remonte.

Par la fenêtre, il la regarde creuser encore un moment. Puis reboucher. Puis tasser la terre avec le dos de la pelle. Puis se relever, rester immobile quelques secondes, la tête baissée, avant de rentrer.

Le bruit s'arrête aussitôt. Puis il revient. Lent et obstiné. Comme des ongles contre la pierre.

Et puis il entend une voix.

Très étouffée et lointaine.


— Ouvre.


Le garçon se fige dans son lit.


— Je sais que t'es là.


Le cœur du garçon cogne si fort qu'il sent les battements dans sa gorge. Il connaît cette voix. C'est la voix de son père.


— Sors-moi de là.


Le garçon ne bouge pas. Il fixe le plafond. Il serre ses draps dans ses poings. Le bruit continue en bas, toujours lent et régulier.

Et puis d'un coup, la voix change.


— OUVRE MOI !


Le garçon plaque la couverture contre ses oreilles. C’était si fort qu’on aurait dit que le bruit avait traverser les murs sans difficultés cette fois.

Le cri résonne encore un moment dans les murs. Puis s'éteint.

Le silence revient.

Le garçon ne dort pas de la nuit.


Le lendemain, il ne dit rien à sa mère.

Mais quelque chose d'autre se passe ce soir-là.

Le garçon est couché. Il attend. Il guette le moindre bruit, les yeux grands ouverts, comme chaque nuit depuis qu'ils sont arrivés dans cette maison.

Et cette nuit-là, il entend des pas dans le couloir.

Ce ne sont pas les pas de sa mère, il les connait. Ce ne sont pas non plus les craquements de la maison, eux-aussi il les connait maintenant. Ce sont des vrais pas. Quelqu'un marche dans le couloir de l'étage, très lentement.

Les pas s'arrêtent devant sa porte.

La porte s'ouvre.

Le garçon se redresse dans son lit, le souffle coupé.

Dans l'encadrement de la porte, il distingue une silhouette. Ce n'est pas son père. Ce n'est pas sa mère. C'est une femme. Plus petite. Une silhouette un peu voûtée, avec des cheveux gris tirés en arrière et un visage qu'il n'a jamais vu en vrai mais qu'il reconnaît quand même, parce que sa mère lui en a parlé toute sa vie.

La femme entre dans la chambre.

Elle ne dit rien.

Elle va droit vers le miroir près de la porte, celui dont le drap a glissé d'un côté pendant le chaos de la veille. Elle le recouvre soigneusement, et tout doucement.

Puis elle se tourne vers le garçon.

Elle le regarde droit dans les yeux. Il y a dans ce regard perçant dans la nuit quelque de très grave, et de très doux à la fois.

Et elle dit :


— Ne le découvre pas.


Puis elle repart.



Le garçon reste assis dans son lit, immobile, le cœur qui bat à tout rompre.




PARTIE 6 :


Les semaines passent. Peut-être plus. Le garçon ne compte plus vraiment les jours.

Ils vivent seuls, loin de tout. Sa mère sort parfois pour aller chercher des provisions au village le plus proche. Quand elle le fait, elle se couvre le visage avec un châle, elle part tôt et elle revient vite. Le garçon ne l'accompagne jamais. Elle lui dit que c'est mieux comme ça. Qu'il faut qu'ils restent discrets, au moins pour quelques temps.

Lui, il reste dans la maison.

Et c'est à partir de là que les choses deviennent encore plus étranges.

Au début, il ne s'en rend pas vraiment compte. C'est plutôt une impression. Mais quand sa mère n’est pas là, certains choses le perturbe. Comme un courant d'air chaud qui passe dans une pièce alors que les fenêtres sont fermées.

De petits détails. Rien de grave en soit. Mais ça s'accumule.

Un après-midi, sa mère lui demande de rester dans sa chambre.


— J'ai quelque chose à régler en bas. Tu restes là-haut, d'accord ?


Le garçon obéit. Il s'assoit sur son lit, il regarde par la fenêtre. Il s'ennuie un peu. Et puis il entend la voix de sa mère, en bas, qui parle.

Ce n'est pas un murmure comme la nuit de la dernière fois. C'est sa voix normale. Le ton de quelqu'un qui discute.

Le garçon se lève et s'approche de l'escalier. Il tend l'oreille.

Il distingue des bribes.


— Soyez compréhensif... je dois rester ici...


Un silence.


— Je paierai ce qu'il faut...


Le garçon descend quelques marches. La voix de sa mère devient plus nette. On dirait qu’elle parle à quelqu'un.

Il descend encore. Il arrive en bas de l'escalier et il regarde dans la pièce principale.

Sa mère est debout, le dos droit, face à une chaise. La chaise est vide.

Elle parle à la chaise.


— Je comprends, mais vous devez me laisser un peu de temps...


Un silence.


— Je sais que la situation est...


Elle s'interrompt, comme si quelqu'un l'avait coupée. Elle écoute. Puis elle reprend.

Le garçon la regarde sans bouger. Il ne comprend pas à qui elle s'adresse. La pièce est vide. Il n'y a personne sur cette chaise.

Et puis sa mère tourne la tête et le voit.

Son visage change d'un coup. Elle écarquille les yeux.

Elle se retourne vers la chaise et dit rapidement :


— Je suis désolée, un instant.


Puis elle se précipite vers lui, le prend par les épaules et le pousse doucement vers l'escalier.


— Je t'avais dit de rester en haut, murmure-t-elle.


— Tu parlais à qui ?


— À personne, monte.


— Mais je t'ai entendue...


— Monte.


Elle le raccompagne jusqu'à sa chambre. Ses mains tremblent un peu. Elle le fait asseoir, elle lui lisse les cheveux comme elle le fait toujours, et elle lui dit d'un ton qu'elle veut calme :


— Parfois, je parle toute seule. C'est une habitude de ta grand-mère. Ça m'aide à réfléchir, c'est tout. Tu n’as pas à t’inquiéter.


Le garçon ne la croit pas. Il sait ce qu'il a vu. Mais il ne dit rien.


Quelques jours plus tard, sa mère est partie au village.

Le garçon est seul dans la maison. Il lit un peu, il range sa chambre, puis il descend chercher de l’eau. La journée est calme. La maison est silencieuse.

Et puis quelqu’un frappe à la porte.

Le garçon se fige.

Sa mère lui a dit de ne jamais ouvrir.

Il reste là quelques secondes, sans bouger, à regarder la porte. Puis il s’en approche malgré lui. Arrivé devant, il tend lentement la main vers le loquet.

Ses doigts se posent dessus.

Et à cet instant, la porte s’entrebâille toute seule.

Pas violemment. Juste assez pour laisser passer un souffle d’air tiède qui lui caresse le visage.

Le garçon recule d’un pas.

Devant lui, le chemin est vide. Le portail aussi. Il n’y a personne.

Et pourtant, il entend quelque chose entrer.

Quelqu’un marche dans la maison.

Le garçon reste figé sur place, le cœur battant, les yeux rivés vers le couloir. Les lattes du plancher grincent l’une après l’autre, comme sous le poids d’un homme invisible.

Les pas avancent dans la pièce principale.

Le garçon reste dans l'entrée, paralysé. Il regarde la pièce... Mais il ne voit rien. Juste les meubles, la table, les chaises, la lumière grise.

Et puis son regard tombe sur le miroir de l'entrée.

Le drap a glissé. Un morceau de verre est visible. Juste un coin, pas grand-chose.

Il s’en approche...

Dans le morceau de miroir découvert, il voit le reflet de la pièce derrière lui. La table. Les chaises. Le couloir.

Et un homme.

Un homme en costume noir, debout au milieu de la pièce, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte, qui regarde droit dans le miroir. Droit vers lui.



Le garçon se retourne d'un coup.

La pièce est vide.

Il se retourne vers le miroir.

L'homme a disparu.

Le garçon recule, le souffle coupé. Il remonte les escaliers en courant, entre dans sa chambre et ferme la porte.

Il reste assis sur son lit, les genoux contre la poitrine, jusqu'au retour de sa mère.


Quand elle revient, il l'entend parler dès l'entrée.


— S'il vous plaît, ne restez pas là. Je vous donnerai l'argent dans la semaine, mais ne revenez plus ici.


Le garçon tend l'oreille depuis l'étage. Sa mère parle à quelqu'un. Mais comme d'habitude, il n'entend qu'elle. Il n'entend pas de réponse.

Puis sa mère monte le voir. Elle a l'air contrariée, fatiguée, mais elle lui sourit quand même en entrant dans sa chambre.


— Tout va bien. C'était rien.


Le garçon la regarde.


— Il y a quelqu'un qui est venu.


Sa mère se raidit très légèrement.


— Comment ça ?


— Quelqu'un a frappé. J'ai ouvert. Et j'ai vu... dans le miroir... Maman, j’ai peur ! Pourquoi tu me ment ?


Sa mère s'assoit à côté de lui. Son visage est très calme.


— Tu as découvert un miroir ?


— Le drap avait glissé. Juste un peu...


Elle reste silencieuse un moment. Puis elle se lève.


— Je vais aller le remettre. Je t'avais dit de ne pas les regarder.


— Je sais. Mais j'ai rien touché. C'est le vent.


Elle le regarde encore une seconde, puis sort de la chambre.

Le garçon l'entend descendre et s'arrêter dans l'entrée.



PARTIE 7 :


Les jours continuent de passer.

Sa mère parle moins. Elle mange moins. Elle s'assoit parfois dans la cuisine, les mains à plat sur la table, le regard perdu au-delà de la fenêtre. Quand le garçon lui parle, elle met parfois une seconde avant de répondre. Elle semble là sans y être vraiment.

Elle reste douce avec lui. Elle lui lisse encore les cheveux le soir. Mais quelque chose a changé. Le garçon ne saurait pas dire quoi.

Un soir, il l'entend pleurer à travers le mur. Longtemps. Doucement. Mais il préfère ne pas aller la voir. Il reste dans son lit et écoute simplement.


Et puis un matin, le garçon descend et trouve sa mère dans la pièce principale.

Elle est debout, immobile, face au miroir de l'entrée. Le drap est par terre et le miroir est découvert.

Le garçon s'arrête au bas de l'escalier.

Sa mère ne bouge pas. Elle regarde simplement le miroir.

Il s’en approche alors silencieusement aussi.

Dans le miroir, il voit sa mère, la pièce, les meubles, la lumière, les murs, le bas de l'escalier.

Mais il ne se voit pas.

L'endroit où il est debout est vide dans le reflet. Il fait un pas. Rien ne bouge en face.


— Maman...


Sa mère se retourne. Ses yeux sont déjà pleins d'eau.

Elle s'approche de lui, s'agenouille et le regarde.

Puis, doucement, elle lui prend la main. Elle la soulève et la guide vers le côté de sa tête, un peu plus haut que la tempe.


— Touche, dit-elle.


Les doigts du garçon écartent ses propres cheveux. Et sous ses doigts, il sent quelque chose. Un creux rond. Un trou dans son crâne qu'il n'avait jamais remarqué.

Le garçon cesse de respirer.

Sa mère repose ses cheveux. Elle le serre contre elle. Fort. Aussi fort que ce soir-là, quand elle avait ouvert la porte de sa chambre après le coup de feu.


— Je voulais encore te garder un peu avec moi, murmure-t-elle.


Elle reste serrée contre lui un long moment. Puis elle se détache. Elle essuie ses yeux et se relève.

Elle le regarde avec un calme qu'il ne lui a jamais vu.


— Tu restes ici, mon grand. Tu m'attends. Je reviens.


Elle lui embrasse le front.

Puis elle se dirige vers la porte d'entrée.

Le garçon entend ses pas traverser le rez-de-chaussée. La porte de derrière qui s'ouvre. Ses pas dehors, sur la terre, qui s'éloignent vers le fond du jardin.

Et puis plus rien.

Un long silence.


...


....


PAN !


Un coup de fusil retentit dehors.

Le garçon reste debout, immobile, au milieu de la pièce.

Et puis il entend la porte de derrière qui s'ouvre à nouveau.

Des pas traversent le rez-de-chaussée. Les mêmes pas légers que tout à l’heure.

Et sa mère apparaît.

Elle est là. Telle qu'il l'a toujours connue. Le visage apaisé. Plus de cernes. Plus de fatigue. Elle le regarde et elle lui sourit.

Elle le prend dans ses bras et le garçon s'accroche à elle.



Et dans le miroir de l'entrée, resté découvert, on ne voit ni l'un ni l'autre. Juste la pièce vide.

D'autres pas dans l’escalier se font entendre.

La vieille dame qui lui avait rendu visite cette nuit-là entre dans la pièce.

Elle s'approche d'eux, d’une douceur sans égale, et elle pose ses mains sur leurs épaules.

Et la maison, pour la première fois, est vraiment silencieuse.



Quand l'homme en costume noir est revenu à la maison, quelques jours plus tard, il a trouvé la porte ouverte et une lettre posée sur la table de la cuisine, à côté d'une petite somme d'argent.

La lettre disait :


Monsieur,

Comme je vous l’ai déjà dit, je n’avais plus de quoi acquitter les droits de succession, ni même de quoi demeurer ici plus longtemps.

Ma famille et moi resterons dans cette maison. C’est ici que nous avons trouvé la paix.

Mon corps repose dans le jardin. Je vous prie, en dernier souhait, de bien vouloir le recouvrir de terre. Vous trouverez près de cette lettre la somme qui me reste. Prenez-la en échange de cette faveur.

Lorsque vous quitterez la maison, refermez le portail à clé. Elle se range sous la pierre plate, à sa droite, là où vous l’avez trouvée.

Une dernière chose : ne découvrez pas les miroirs. Ma mère disait qu’ils ouvrent sur un monde qui n’est pas encore le vôtre. J’ai appris à la croire.

Et surtout, n’ouvrez jamais la cave.



FIN ?

2 commentaires

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Invité
il y a 6 jours

Salut j'adore tes histoires tu as du talent. J ai une question quand est ce que tu post de nouvelles histoires ?

Modifié
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Invité
il y a 6 jours
En réponse à

il en poste 1 tous les mois

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NB : Les histoires écrites publiées sur ce site sont des transcriptions adaptées de récits audio. Elles conservent donc volontairement un rythme oral, pensé à l’origine pour l’écoute.

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