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Veilleuse

il y a 3 heures
33 min de lecture

🎧 L'histoire est créée initialement spécifiquement pour l'audio. Vous pouvez l'écouter ici pour ne rater aucun indice sonore :



PARTIE 1


Pour cette histoire, je me dois de vous donner un peu de contexte : elle commence dans une petite maison de lotissement, un été, pendant une canicule.

Claire a trente-deux ans. Elle est médecin généraliste, et depuis quatre mois, elle n'exerce plus. Elle a demandé une disponibilité, rendu ses clés au cabinet médical, et elle est revenue vivre chez sa mère.

Sa mère s'appelle Nicole. Et elle est désormais incapable de se lever.

Sa maladie a commencé par attaquer ses jambes. Elle a peu à peu perdu tout son équilibre, jusqu'à ne plus pouvoir marcher du tout.

Et depuis le printemps, sa fille la retourne toutes les quatre heures pour que la peau de son dos ne s'ouvre pas.

Claire fait ça très bien. Elle l'a fait pendant des années sur des patients qu'elle ne connaissait pas. Mais le faire sur sa propre mère, c'est… moins évident.

La chambre de Nicole est à l'étage. Et c'est la seule de la maison. Claire, elle, dort donc en bas sur le canapé.

Elle a acheté un babyphone pour communiquer avec sa mère dans la maison, en pharmacie, le mois où sa mère n'a plus été capable d'atteindre la sonnette qu'on lui avait installée.

La jeune femme fait attention à ce qu'elle dépense, elle n'exerce pas depuis suffisamment longtemps pour avoir mis énormément de côté. Alors elle a choisi un modèle premier prix, d'occasion, avec un ourson imprimé sur la coque. Il y a deux boîtiers : celui qu'elle laisse dans la chambre, et celui qu'elle garde avec elle.


Le premier soir, elle l'a branché sur la table de nuit et elle est redescendue. Sa mère dormait déjà. Elle s'est installée dans le canapé et elle a allumé la télé.

Jusqu'à ce qu'elle entende sa mère hurler dans le babyphone.

Claire a monté l'escalier quatre à quatre.

Elle a trouvé sa mère réveillée, terrorisée, tournée vers la table de nuit. Le boîtier était à quarante centimètres de son oreille et il criait la télé du salon en pleine nuit.

Alors Claire a tourné la molette du volume au minimum.

— Comme ça tu ne seras plus dérangée.


Sur le boîtier de la chambre, il y a une petite diode verte qui pulse à chaque fois qu'un son passe. Les premières nuits, Claire est restée un moment dans l'embrasure de la porte à la regarder clignoter au rythme de la respiration de sa mère. Tant que la lumière battait, elle pouvait fermer les yeux.

Et presque tous les soirs, à la même heure, dans le petit haut-parleur du salon, sa mère l'appelle, comme pour se rassurer :

— Claire ? T'es là ?

— Je suis là, maman.


Leurs journées se ressemblent toutes. Claire monte le café à six heures, elle ouvre les volets, fait la toilette, change les draps, applique les crèmes et écrase les comprimés parce que sa mère a du mal à les avaler autrement.

Et forcément, vu la chaleur due à la canicule, elle ouvre les fenêtres en grand du matin au soir, parce que la maison n'a pas de climatisation.

À midi, les cloches sonnent au bout de la rue.

Le premier mercredi du mois, la sirène de la commune se déclenche en même temps que les cloches. Pendant une minute et quarante et une secondes, toute la maison vibre du même son.

— On est mercredi. Ça fait déjà un mois...


Le mardi, c'est le jour des courses. Claire prépare tout avant de sortir : l'eau à portée de main, le plateau sur la table de nuit, les volets tirés à cause du soleil. Puis elle prend son sac et elle passe la tête dans la chambre.

— Je descends faire les courses, maman. Une heure, pas plus.


Nicole, elle, parle très peu. Elle dort quatorze, voire seize heures par jour parfois. Il y a des soirs où Claire s'assoit au bord du lit et lui raconte sa journée pendant une heure, et où elle obtient trois mots en tout et pour tout.

Ça ne la dérange pas. Elle parle quand même. Elle en a besoin…


Jusqu'à ce matin de juillet où ça a commencé à déraper.

Claire entre avec le plateau. Sa mère la regarde.

— Merci Sylvie.

Sylvie, c'est sa sœur. Elle est morte il y a vingt ans.

Claire ne dit rien. Elle installe le plateau, elle remonte l'oreiller. Et trois secondes plus tard sa mère la regarde de nouveau, et cette fois c'est bien elle.

— Tu as une petite mine, ma chérie.

On appelle ça une fluctuation cognitive. Et ça arrive tristement souvent en fin de parcours dans ce genre de maladie, elle le sait, elle l'a expliqué cent fois à des familles.

Et malheureusement, il n'y a rien à faire.

Le soir, elle le note dans le cahier de suivi qui traîne sur la table de nuit, avec le stylo accroché à la spirale. La date, puis « confusion transitoire », et elle referme le cahier.


Deux nuits plus tard, Claire s'est installée dans le fauteuil du salon qui lui sert de lit avec le boîtier posé sur l'accoudoir, à vingt centimètres de son oreille. Depuis quelque temps, elle a besoin d'entendre sa mère respirer pour arriver à fermer les yeux.

Il est deux heures du matin quand ça arrive.

Une voix d'homme sort du babyphone :

— Voilà. Doucement… doucement. Là.

Claire immédiatement ouvre les yeux.

Une voix d'homme, qui parle tout doucement, dans la chambre de sa mère, à deux heures du matin.

Elle monte l'escalier sans respirer, puis ouvre la porte.

La chambre est silencieuse. Sa mère dort sur le dos, la bouche entrouverte. Le ventilateur tourne. La diode verte pulse tranquillement sur la table de nuit.

Claire reste plantée dans l'embrasure. Elle écoute attentivement. Elle entend juste le souffle de sa mère et le ronronnement du ventilateur.

Alors elle regarde partout dans la chambre, derrière la porte : rien

Elle décide alors de regarde sous le lit. Elle baisse doucement la tête… Rien non plus. Il n'y a personne.

Et puis elle entend à nouveau la voix. En bas cette fois.

— … je l'ai mise au frais. Tu la boiras tout à l'heure.

Elle redescend. Le boîtier est toujours sur l'accoudoir du fauteuil, là où elle l'a laissé. Et la voix de l’homme sort du babyphone.

Trop fatiguée et apeurée pour savoir quoi faire ce soir-là, elle attrape le boîtier et remonte dormir dans la chambre de sa mère, sur une vieille couette, juste pour cette nuit.

Mais les deux appareils se mettent à hurler l'un contre l'autre dès qu'elle passe la porte. Sa mère se réveille en sursaut dans son lit. Claire éteint alors aussitôt celui qu'elle a dans la main.

À partir de ce soir-là, ça devient un réflexe. Elle coupe le sien avant de monter l'escalier, et elle le rallume en redescendant.


PARTIE 2


Le lendemain, le dos en vrac à cause de son matelas de fortune, Claire passe une partie de la matinée sur son téléphone. Elle y a pensé malgré elle toute la nuit.

Et elle trouve la réponse en dix minutes : les babyphones, surtout les premiers prix, fonctionnent tous sur les mêmes fréquences. Il n'y en a qu'une poignée. Alors quand deux appareils du même type se trouvent dans le même quartier, ils peuvent se capter. Des dizaines de parents racontent ça sur les forums : ils entendent le bébé du voisin, ou le voisin entend le leur.

Mais le sien n'a même pas de bouton pour changer de canal. Il n'y a qu'une molette de volume et un bouton pour parler.

Claire est presque soulagée. Ce n'est pas sa tête qui lui joue des tours. C'est sûrement un type qui habite quelque part dans le lotissement et qui a acheté le même appareil qu'elle.

Et le soir même, elle décide de le prévenir.

— Allô ? Monsieur ? … Je m'appelle Claire. J'habite dans le quartier. Je crois que nos deux appareils se captent, alors je préfère vous le dire... Je ne veux pas vous déranger. Je voulais juste que vous sachiez que je vous entends.

Elle n'obtient aucune réponse.

Le lendemain soir, elle recommence. Elle s'excuse, elle explique, elle donne son prénom une deuxième fois.

Et à nouveau : rien.

Le troisième soir, elle appuie sur le bouton, et elle attend. La voix de l'homme revient :

— … Je reviens, je vais te chercher un truc à manger.

— Bon. Je crois que ça ne marche que dans un sens. Tant pis.



PARTIE 3


À partir de là, on peut presque dire que cet homme rentre dans la vie de Claire. Tous les soirs, à peu près aux mêmes heures, elle l'entend s'occuper de quelqu'un.

Il parle beaucoup. Il commente ce qu'il fait pendant qu'il le fait, comme les gens qui vivent seuls finissent par le faire.

— Il fait quarante dans le jardin aujourd'hui. Quarante tu te rends compte ? J'ai remis une bouteille au frais, tu la boiras tout à l'heure quand elle sera bien fraîche.

Puis

— Oh non… Excuse-moi. Excuse-moi, attends, bouge pas. Je vais chercher de quoi essuyer.

Et un peu plus tard, alors qu'il range :

— J'ai racheté un ventilateur. Celui d'en bas est mort.

Il fredonne, aussi. Toujours le même bout de chanson.

Et ça peut paraître bizarre, mais ces moments-là, Claire finit par les attendre.

Sa mère ne parle presque plus. Elle passe ses journées dans une maison à trente degrés à laver un corps qui ne la reconnaît plus tout le temps, et le soir, quand elle redescend, elle entend cette voix. Un type quelque part dans le quartier, qui fait exactement la même chose qu'elle.


Fin juillet, elle rentre des courses vers midi – un mardi, comme d’habitude – elle monte le plateau, et elle trouve le boîtier de la chambre débranché.

Elle le rebranche, vérifie la diode, et elle redescend. Mais le lendemain, il est débranché de nouveau. Le fil traîne par terre, de son côté du lit, celui qu'elle peut atteindre avec la main.

— Maman, il faut que tu me laisses ça branché. C'est pour toi que je le mets, tu comprends ?

Sa mère regarde le mur. Elle ne répond absolument rien et reste ainsi. Comme si elle était ailleurs.

Chez ces patients, les gestes se détachent parfois de leur but. La main fait ce qu'elle a fait dans le passé sans que la personne sache pourquoi. Claire le note dans le cahier et elle scotche la prise.

Elle est montée avec le sien encore allumé dans la poche du gilet, et rien n'a sifflé. Elle regarde la molette : elle est presque au minimum, elle l'a baissée la veille en s'endormant devant un film. Elle la remonte en descendant l'escalier.

Et en bas, il parle toujours dans le babyphone :

— Je vais à la pharmacie, je ne pars pas longtemps.

Alors Claire met le boîtier sur la table basse, elle plie son linge, et elle écoute.

Un soir, il dit quelque chose qui la fait rire toute seule. Un truc idiot sur les infos de vingt heures. Elle s'entend rire dans le salon vide et elle s'arrête aussitôt.


Le mardi suivant, Claire prépare tout comme d'habitude. L'eau, le plateau, les volets tirés. Elle prend son sac, elle passe la tête dans la chambre.

— Je descends faire les cour...

Nicole lui attrape aussitôt le poignet, les yeux ronds comme des billes, on aurait pu croire qu’elle a vu le diable en personne. Elle est en panique complète.

— Ne pars pas.

— Une heure, maman. Je reviens tout de suite.

— Ne pars PAS s'il te plaît !

Le mardi suivant, pareil. Le mardi d'après, pareil. Dès qu'elle part faire les courses.

C'est récurrent chez les patients dépendants : la personne qui vous soigne devient la seule chose stable qui vous reste, et chaque départ ressemble à un abandon définitif. Claire l'a vu des dizaines de fois. Mais cette fois c'est… différent. Ce qu’elle voit dans les yeux de sa mère, ça lui fend le cœur.

Alors elle réduit au maximum ses sorties et va désormais aux courses les mardis mais toutes les deux semaines.


Évidemment, Claire se demande à qui l'homme du babyphone parle.

Au début, elle pense à un bébé. C'est l'usage normal de l'appareil, après tout.

Sauf qu'il n'y a jamais un pleur ni même un cri, rien. Là, il n'y a que lui.

Alors elle pense à un chien. Parce qu'il y a un bruit qui revient tout le temps, en fond, qui pourrait l'y faire penser. Un collier. Une gamelle. Une laisse accrochée quelque part. Ça colle avec sa façon de parler, aussi, cette manière de commenter sans attendre de réponse.

Et puis un soir, elle entend ça :

— Attends. Je te les mets dans la main.

Claire lève la tête de son linge.

Ce n'est donc pas un chien.

Il y a quelqu'un dans cette maison qui est cloué au lit. Quelqu'un qui ne répond pas, qui ne peut pas se lever, et un homme qui s'en occupe tout seul. Et Claire, dans son salon, à onze heures du soir, se sent moins seule qu'elle ne s'est sentie depuis quatre mois.



PARTIE 4


Début août, une nuit, Claire descend boire.

Il doit être trois heures. Elle traverse la cuisine sans allumer, le boîtier dans une main et un verre vide dans l'autre. En passant devant la porte-fenêtre, elle s'arrête.

Dehors, il y a eu un bruit.

Elle ne bouge plus.

Le jardin est petit et elle le connaît par cœur. Le cabanon au fond, la haie à droite, le tuyau d'arrosage enroulé contre le mur, la corde à linge vide en travers.

Elle sort.



Ses yeux mettent une quinzaine de secondes à se faire au noir.

C'est là qu'elle voit une forme contre le cabanon.

Claire pense au manche du parasol, que sa mère rangeait là l'hiver ou à un sac de terreau posé debout. Elle cherche vraiment ce que ça pourrait être d'autre.

Mais la forme a des épaules.

Et une tête, qui est levée.

Elle semble regarder le premier étage. Elle n'en est pas sûr.

L'interrupteur de la lumière extérieure est à deux mètres, sur le mur de la cuisine. Elle doit faire vite.

Claire baisse les yeux dessus. Une seconde.

Quand elle relève la tête, la silhouette semble avoir bougé.

Elle traverse alors la cuisine et elle écrase l'interrupteur avec la paume.


Tout ce qu'elle voit c'est le cabanon, la haie, le tuyau, la corde à linge.

Et tout au fond, à l'endroit où la haie touche le grillage du voisin, une branche remonte.

— Ce n'était qu'une branche... La vache, j'ai eu peur.

Claire vérifie la porte de la cuisine, la porte d'entrée, le loquet de la véranda et elle monte regarder sa mère, elle dort.

Rassurée, elle finit par redescendre, elle se rassoit dans le fauteuil, et elle laisse la lumière du jardin allumée jusqu'au matin.


Le lendemain soir, alors que le jour tombe et que Claire remonte le drap, sa mère tourne la tête vers la fenêtre.

— Ferme les rideaux.

— Il fait trente et un, maman. On étouffe.

— Ferme les rideaux.

Claire les ferme tout de même.

Et l'homme s'approche du micro :

— Chhh. Chhh… Non, bouge pas. C'est rien. C'est rien du tout.


Quelques nuits plus tard, sa mère lui dit qu'il y a quelqu'un.

Il est tard. Claire s'est assoupie en bas, la télécommande encore dans la main. Le petit haut-parleur crache d'un coup, beaucoup plus fort que d'habitude, et elle est debout avant même d'avoir compris ce qu'elle a entendu.

— Elle est en bas, dit sa mère dans le babyphone.

Alors Claire monte. Sa mère est parfaitement réveillée, les yeux grands ouverts dans le noir, tournés vers la porte.

— Qui ça, maman ?

— La dame. Elle est en bas.

Alors Claire prend peur, et elle redescend.

Elle allume le couloir, la cuisine, le salon, la véranda. Elle vérifie la porte d'entrée, qui est fermée à clé. La porte de la cuisine, fermée aussi. Elle regarde derrière le canapé, et elle se trouve ridicule au moment même où elle le fait.

Il n'y a personne.

Elle remonte, elle s'assoit au bord du lit, elle prend la main de sa mère.

— Il n'y a personne, maman. On est toutes les deux. C'est moi qui suis en bas.

Nicole la regarde longtemps. Puis elle referme les yeux, et elle ne redit plus un mot de la nuit.

L’état de Nicole s’aggrave et Claire ne peut pas faire grand-chose de plus.


Mi-août, Claire commande un lit médicalisé, parce que son dos ne suit plus.

La livraison est prévue le lundi suivant. Ce soir-là, en refaisant le lit, elle en parle à sa mère comme elle lui parle d’habitude :

— Ils livrent lundi. J'ai dit au monsieur de passer par le chemin de derrière, le camion ne tournera jamais dans notre rue.

— Chut.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a maman ?

Claire s'arrête, les mains sur l'alèse. Sa mère la fixe, mais ce n'est pas ce regard vide qu'elle a une fois sur deux depuis un mois.

Sa mère tourne la main sur le drap et tend deux doigts vers le boîtier sur la table de nuit.

— Non. On ne recommence pas avec ça. Je te l'ai expliqué dix fois. C'est le seul truc que j'ai pour t'entendre la nuit… Je perds patience maman… Maman. Tu perds la tête.

Sa mère tourne la tête vers elle. Et sa voix, d'un coup, est celle d'autrefois, qu’elle connait si bien.

— Fais attention à ce que tu dis.


Alors Claire s'excuse. Elle s'excuse trois fois. Elle finit le lit, elle embrasse sa mère sur le front, et elle éteint.

C'est la dernière vraie conversation qu'elles auront toutes les deux.



PARTIE 5


Deux nuits plus tard, Claire dort dans le fauteuil, le boîtier calé contre l'accoudoir.

C'est le silence qui la réveille.

Elle prend le boîtier et elle le colle contre son oreille.

Une respiration lourde se fait entendre.

— Maman ?

Rien.

— Maman, réponds moi.

Au-dessus d'elle, le plancher craque.

Claire lève les yeux vers le haut de l'escalier.

Il y a quelqu'un dans le couloir.

Une silhouette. Debout, tout au bout, dans le noir. Tournée vers elle.

— Qui êtes-vous ?!

La silhouette ne bouge pas d'un centimètre.

Si elle avait un doute dans le jardin, cette fois c’est sûr : il y a quelqu’un à l’étage.

Sa mère est là-haut. Elle DOIT faire quelque chose.

Alors elle prend tous le courage qui lui reste et s’en sert pour monter les marches. Sans même réfléchir ou prendre le temps d’aller chercher un couteau dans la cuisine.

Le couloir de l'étage est étroit. Il y a deux armoires, l'une en face de l'autre, celle de la lingerie et celle du grand-père ; deux meubles trop hauts qu'on n'a jamais réussi à descendre et entre lesquels il une seule personne peut passer.

La silhouette est entre les deux. Juste devant elle.

Claire monte les marches une à une mais la silhouette ne bouge pas d’un centimètre.

Et en se rapprochant, un souffle rugueux se fait entendre. Et elle peut voir un objet qui brille à la lumière de la lune qui filtre par la fenêtre dans ce qui semble être sa main.



Quand elle est assez près, Claire allume.


Sa mère est debout.

Une femme qui n'a pas tenu sur ses jambes depuis onze semaines, en chemise de nuit, les deux mains posées à plat contre les portes des armoires pour ne pas tomber. Ses genoux tremblent. Sa tête est légèrement penchée sur le côté.

Et dans sa main droite, il y a les ciseaux de la trousse de soins.

— Maman ? ... Maman, qu'est-ce que tu fais là ?

Nicole tourne la tête vers elle.

Et elle ne la reconnaît pas. Ça se voit tout de suite, à cette seconde de vide avant que les traits de son visage ne se recomposent.

Claire avance d'un pas.

Nicole resserre les doigts sur les ciseaux et dit quelque chose, très bas, deux ou trois mots que Claire ne comprend pas.

Puis ses jambes lâchent.

Claire la rattrape de justesse. Elle la soulève, elle fait trois pas vers la chambre, et son dos lâche à son tour. Alors elle se laisse glisser au sol, dans le couloir, entre les deux armoires, avec sa mère dans les bras.

Elles restent là un long moment. Sa mère respire vite. Claire lui tient la tête contre son épaule et lui répète que c'est fini, que c'est rien, qu'elle est là.

Le lendemain matin, en rangeant la trousse de soins, Claire regarde le fil du babyphone.

Il est intact.



PARTIE 6


Un médecin sait bien ce que fait le manque de sommeil à un cerveau. Elle sait qu'au bout de plusieurs semaines, on commence à entendre son prénom dans le bruit d'un frigo. Elle sait qu'on voit passer des ombres au bord du champ de vision. Elle l'a expliqué à des patients, elle a même signé des arrêts de travail pour ça.

Alors début septembre, elle se pose sérieusement la question :

— Est-ce que j'ai inventé cet homme ?


Un soir, elle lance l'enregistreur de son téléphone, elle le cale contre le babyphone, et elle le laisse tourner toute la nuit. Elle s'endort dessus. Le téléphone continue d'enregistrer jusqu'au matin, jusqu'à midi passé, jusqu'à ce que la batterie lâche.

Le lendemain après-midi, elle réécoute.

Et elle peut encore entendre sa voix qui sort de l'appareil dans l'enregistrement :

— … doucement. Voilà. C'est bien.

Claire pose son téléphone sur la table de la cuisine et elle reste assise devant, sans bouger, pendant un long moment.

Elle n'est pas folle. C'est réel. Il existe.

Pendant ce temps, sa mère décline encore.

Elle ne dort quasiment plus. Elle passe ses nuits les yeux ouverts, tournée vers la table de nuit. Elle mange trois cuillères et elle repousse le reste.

Un matin, Claire la trouve la main tendue vers le boîtier, les doigts à deux centimètres du fil, sans avoir la force d'aller plus loin. Elle a dû rester comme ça une partie de la nuit.

Claire lui remet le bras sous le drap et elle sort de la chambre avant que sa mère voie les larmes couler sur sa joue.


Et de l'autre côté, chez l'homme, ça semble se dégrader aussi.

Claire s'en rend compte avec de petites choses. Il monte le volume, il répète ses phrases, il attend plus longtemps entre deux.

Un soir, il reste presque une heure sans rien dire, et on ne l'entend que respirer.

Et il commence à dire des choses qu'il n'avait jamais dites :

— Je peux pas t'emmener là-bas. Tu le sais bien. Tu es trop faible. Je peux pas.

Puis :

— Les infermières n’y pourront rien, tu le sais comme moi. Si j'appelle quelqu'un, ils viennent. Et après ? Qu'est-ce qu'il se passe après, tu peux me le dire ?

Et encore après :

— Il faudrait quelqu'un qui sache. Quelqu'un qui vienne ici, on a besoin d’aide...


Jusqu'à la nuit où, pour la première fois, elle entend la respiration de l'autre personne.

Claire se redresse dans le fauteuil.

Parce que ce bruit-là, elle le connaît. Ce n'est pas la fin d'une vie, mais une infection. Et ça se soigne. Ça se soigne même très bien, avec la bonne molécule, si on ne traîne pas.

Et l'homme, lui, ne semble pas au courant.


Trois jours plus tard, il craque.

Claire est en bas. Il est une heure et demie du matin.

— J'ai rappelé aujourd'hui. J'ai attendu une heure au téléphone. Les infirmières ne peuvent rien pour toi. J'aurais aimé que ça se passe autrement. Vraiment... Si seulement quelqu'un pouvait t'aider.

Claire est debout.

Elle sait que c'est faux. Elle sait qu'on peut faire quelque chose. Elle sait exactement quoi, et elle sait que dans 20 ou 30 jours, ou même avant, il sera trop tard.

Et elle n'a plus de cabinet, plus de patientèle, plus rien qui ressemble à une vie professionnelle depuis quatre mois. Elle monte l'escalier.

Sa mère dort. Le ventilateur tourne. La diode verte pulse sur la table de nuit.

Claire s'assoit au bord du lit, le boîtier dans les mains, et elle appuie sur le bouton.

— Monsieur. C'est Claire. Vous ne m'avez jamais répondu, alors je ne sais pas si vous m'entendez, mais je vais essayer quand même. Je suis médecin généraliste. Je ne travaille plus en ce moment, je m'occupe de ma mère, elle est en fin de vie et elle est dans la chambre où je vous parle. Je vous entends depuis deux mois. Je sais que vous vous occupez de quelqu'un. Et je viens d'entendre sa respiration. Ce que je viens d'entendre, je l'entends dix fois par hiver. Ça se traite. Il faut juste que quelqu'un vienne l'examiner. Alors si vous m'entendez, dites-moi où vous êtes. Je viens. Je viens ce soir, tout de suite, je prends mes affaires et je viens. Je ne dirai rien à personne, je veux juste l'examiner.

...

Elle attend.

...

Dix secondes.

...

Vingt secondes.

...

Et puis une voix de femme explose dans le haut-parleur. :

— À L'AIDE ! MADAME ! MADAME S'IL VOUS PLAÎT, IL VA ME —

Un fracas se fait entendre et l'homme reprend :

— FERME-LA ! Je t'avais dit de te taire.



🎧 La partie 2 est disponible ici :


PARTIE 7 :


Claire est restée assise au bord du lit de sa mère, le boîtier dans les mains, sans bouger. Puis elle a attrapé son téléphone et lancé l'enregistreur, en tremblant tellement qu'elle s'y est reprise à deux fois. Elle l'a calé contre le haut-parleur et elle a attendu. Elle est restée là jusqu'au petit matin, mais il n'y a plus rien eu.

Le lendemain, elle est au commissariat à huit heures avec son téléphone et les enregistrements qu'elle avait faits plus tôt, quand elle doutait de si l'homme était réel.

Le brigadier qui la reçoit l'écoute jusqu'au bout, sans l'interrompre une seule fois, et il prend des notes. Il lui fait passer les enregistrements, il en écoute deux ou trois minutes, il appelle un collègue qui vient écouter aussi.

Ils entendent un homme qui parle doucement, qui verse de l'eau, qui découpe des comprimés, qui s'excuse d'avoir renversé une bassine et qui fredonne faux en rangeant. Trois heures de bande sur laquelle un type prend soin de quelqu'un.

Le seul moment qui pourrait tout changer, celui où une femme a hurlé à l'aide, Claire l'a entendu le boîtier à la main, en pleine nuit, sans rien pour l'enregistrer.

Elle le leur explique quand même. Elle leur raconte le coup qu'elle a entendu après l'appel à l'aide, le bruit de la chaîne, et la phrase de l'homme qui a suivi.

Elle est médecin, elle sait comment elle doit se présenter pour qu'on la croie, elle parle calmement et elle donne tous les détails dans l'ordre.

Le brigadier ne la prend pas de haut. Loin de là. Il lui pose des questions précises pendant vingt minutes, il enregistre une main courante, il garde une copie des fichiers, et il finit par lui expliquer qu'il n'y a pas grand-chose d'exploitable en l'état.

— Un appareil comme le vôtre, ça porte à un ou deux kilomètres. Ça dépend des murs, du relief, du temps qu'il fait. Deux kilomètres autour de chez vous, madame, ça fait plusieurs centaines de maisons.

Il n'y a aucune disparition signalée dans le secteur, aucune plainte, aucun signalement de voisinage.

— Continuez à enregistrer. Et si vous obtenez le moindre élément qui permet de localiser cette maison, vous m'appelez. Directement. Et on interviendra

Alors Claire rentre, à pied, seule, sous la pluie et le poids de ses doutes.



De l'autre côté du babyphone, il ne se passe plus rien pendant quatre jours.

Claire laisse tourner l'enregistreur toutes les nuits et récupère quatre nuits de grésillement. Elle se demande s'il a débranché, s'il a déménagé l'appareil, voire même si cette femme est encore vivante, et elle passe ses journées à monter et descendre un escalier avec le boîtier dans la poche de son gilet.

Le cinquième soir, il revient. Elle entend ceci à travers l'appareil :

— Voilà. Doucement. Voilà de l'eau. J'espère que tu as compris cette fois.

Il ne dit pas un mot de ce qui s'est passé. C'est difficile de tout reconstituer à travers ce type d'appareil mais il semble la laver. Il parle de la chaleur qui ne veut pas tomber et d'un volet qu'il faudra reprendre avant l'hiver.

Et il y a une chose que Claire remarque, sans savoir qu'en penser. Depuis ces quatre jours, il ne demande plus rien. Et derrière lui, dans la pièce, il y a une autre respiration. C'est à peine audible, mais elle l'entend.

Claire écoute ça debout dans sa cuisine. Elle sait ce qu'il faudrait, elle sait que le médicament qui pourrait la sauver coûte huit euros en pharmacie, et elle sait combien de jours il reste avant que ce soit trop tard.


C'est en réécoutant ses bandes, deux jours plus tard, qu'elle tombe dessus par hasard.

Elle les repasse en boucle depuis le début, en espérant qu'il lâche un prénom, un nom de rue, un commerce, n'importe quoi qu'elle aurait pu louper. Et à un moment, midi sonne. Les douze coups du clocher. Ou plutôt... vingt-quatre coups.

Ce bruit-là, elle l'a toujours trouvé agaçant sur les enregistrements.

Sauf que ce n'est pas un écho. C'est deux fois la même cloche : une fois par sa fenêtre ouverte, une fois par le babyphone. Une chez elle, une chez lui.

Et la radio, elle, transmet instantanément, alors que le son met du temps à traverser un quartier.

Trois cent quarante mètres par seconde, à peu près, par cette chaleur. C'est ce qu'elle a vu en cherchant sur internet.

Elle repasse la bande une vingtaine de fois pour mesurer l'écart : un peu moins de deux secondes. Ce qui fait dans les six cent cinquante mètres de plus que chez elle.

Le lendemain matin, elle descend jusqu'à l'église avec son téléphone et elle refait le trajet deux fois pour être sûre de sa propre distance : trois cent quatre-vingts mètres depuis sa porte.

Elle rentre, elle déplie un plan du quartier sur la table de la cuisine, et elle trace un cercle d'un peu plus de mille mètres autour du clocher.

Et elle reste devant sans bouger. Le cercle traverse trois lotissements, une zone pavillonnaire et deux fermes isolées. Elle a une distance mais aucune direction.

Il lui faudrait un deuxième bruit, un autre point fixe dans le quartier, quelque chose qu'elle entend chez elle et qu'il entend chez lui.

Elle cherche toute la soirée, elle élimine le passage à niveau qui est trop loin, les avions qui ne repassent jamais au même endroit, la départementale qui ne sert à rien.

Et puis ça fait tilt : La sirène sonne le premier mercredi du mois. À midi.

Elle regarde le calendrier accroché près du frigo : il reste six jours.


Pendant ces six jours, sa mère cesse complètement de parler.

Elle ne mange plus, elle boit trois gorgées à la paille et elle repousse le verre. Elle passe ses journées les yeux mi-clos, tournée vers la table de nuit, avec la main posée à plat sur le drap.

Claire lui fait sa toilette, la coiffe, lui met du parfum sur les poignets et lui raconte des choses sans obtenir le moindre regard. Le mardi, elle ne va pas faire les courses, et depuis deux semaines elle ne sort plus du tout.

Le jeudi, il faut pourtant qu'elle sorte. Tout son calcul repose sur sa distance exacte au clocher, et une erreur de deux cents mètres décalerait tout le reste.

Elle prépare tout avant de partir. L'eau à portée, le plateau, les volets tirés à cause du soleil. Et elle passe la tête dans la chambre.

— Je descends jusqu'à l'église, maman. Une demi-heure.


Elle est devant le porche, le téléphone à la main, quand les cloches sonnent midi.

— Maman ? Je suis rentrée.

Elle monte et tombe sur une vision d'horreur. Sa mère est par terre, entre le lit et la fenêtre.



PARTIE 8 :


Le SAMU met onze minutes à arriver.

Nicole ne reprend pas connaissance. On l'installe au deuxième étage de la clinique du bourg, et on explique à Claire qu'on ne peut plus faire grand-chose, sinon la garder au calme. Mais ça, elle le savait déjà.

Alors Claire reste toute la nuit et toute la journée du lendemain, sur une chaise, à tenir la main de sa mère. Elle a apporté le sac qu'elle préparait depuis des semaines pour ce jour-là. Les ordonnances, les boîtes de médicaments, la carte vitale, le cahier de suivi avec le stylo accroché à la spirale.

En fin d'après-midi, une infirmière lui demande depuis quand sa mère ne s'alimente plus. Claire ouvre le cahier pour retrouver la date. Sous sa dernière ligne, il y a une écriture qui n'est pas la sienne. Des majuscules énormes, tracées lentement, avec des lettres qui tombent sous la ligne. Il y est écrit :

PARDON

JE LUI AI DIT


— Maman ?

Claire referme le cahier et elle le remet dans le sac.

Elle a le boîtier dans la poche de son gilet. Par réflexe. Elle ne l'a plus lâché depuis quatre mois.

Et à un moment, dans cette chambre où il n'y a plus rien à faire que d'attendre, il se met à parler :

— Voilà. Bois un peu. Doucement.

Et la main de sa mère bouge.

Une femme qui n'a réagi à rien depuis deux jours, ni à la lumière, ni à la douleur, ni à la voix de sa fille, vient de serrer les doigts sur ce drap. Alors Claire regarde cette main. Elle regarde le visage de sa mère. Et elle sort le boîtier de sa poche.

Elle le pose sur le rebord de la fenêtre, à l'autre bout de la chambre. Puis elle revient s'asseoir et elle reprend la main de sa mère dans les deux siennes.

— Je suis là, maman… Ce n’est rien t’inquiètes pas, j’ai tout compris… Merci maman…


Nicole meurt le lendemain matin, un dimanche, à six heures et demie.

Claire n'est pas là. Elle était rentrée prendre une douche et des affaires propres.

On la prévient par téléphone. On lui dit que ça a été calme, qu'elle n'a pas souffert, et on lui demande si elle a déjà un opérateur funéraire.

Le corps part à la morgue dans la journée.


Claire rentre chez elle le dimanche après-midi.

Les volets sont restés fermés depuis le jeudi, il fait une chaleur épouvantable dans toute la maison, et le ventilateur tourne encore là-haut dans une chambre où il n'y a plus personne.

Elle monte et elle s'arrête sur le seuil, parce que rien n'a bougé depuis l'appel au SAMU. Le drap est tiré vers le bas, la trousse de soins est renversée par terre, il y a un verre couché sur la table de nuit et une auréole séchée sur le bois.

Alors elle range. Elle refait le lit correctement, au carré, comme elle l'a fait deux fois par jour pendant quatre mois. Elle remet la trousse en place, elle lave le verre, elle passe un chiffon sur la table de nuit et elle ouvre les rideaux.

Et puis elle s'arrête.

Elle se penche au-dessus de la table de nuit, très lentement, et elle approche son oreille du petit boîtier à l'ourson.

Cet appareil est branché sur cette table depuis le mois d'avril, à quarante centimètres de l'oreille d'une femme qui ne pouvait plus se lever.

Claire se redresse. Elle regarde la molette du volume, celle qu'elle a tournée jusqu'en bas le premier soir pour ne pas déranger sa mère.

Et elle n'y touche pas.


Ce soir-là, elle s'assoit sur le bord du lit refait et elle parle. Seule. Comme depuis des mois :

— Voilà. C'est propre. Ça sent le renfermé ici. J'ai ouvert.

Elle reste dans cette chambre jusqu'à la nuit tombée. Elle y remonte le lendemain, et le jour d'après.

Et elle ne débranche rien.



PARTIE 9 :


Le lendemain matin, elle monte dans la chambre avec un plateau vide.

Elle pose le verre sur la table de nuit, à la place où il était. Elle tire les volets à cause du soleil, elle remonte le drap sur un lit où il n'y a personne, et elle vérifie que la diode verte apparait bien.

Puis elle descend prendre son sac et ses clés dans l'entrée, et elle remonte passer la tête dans la chambre.

— Je vais aux courses, maman. Je reviens dans une heure.

Elle redescend l'escalier. Elle ouvre la porte d'entrée en grand et elle la claque.

Et elle s'assoit sur la première marche, le récepteur contre l'oreille.

Une minute passe.

Deux minutes.

Quatre minutes.

Et l'homme parle enfin :

— Elle est partie ? Nicole ? Vous êtes réveillée ? Il va falloir me répondre si vous ne voulez pas que je fasse du mal à votre fille. Vous le savez pourtant.


Ce qu'elle pensait vient sans doute de se confirmer. Et c'est tout ce qu'elle espérait : il l'entend.


Le premier mercredi du mois tombe la semaine suivante.

Claire est prête depuis six heures du matin, avec le téléphone calé contre le boîtier, un chronomètre, un carnet et le plan étalé sur la table de la cuisine.

Elle réécoute dans la foulée, et cette fois c'est net comme un métronome. Elle chronomètre l'écart entre la sirène et les cloches.

Un peu plus d'une seconde. Ce qui correspond à quatre cents mètres.

Elle trace le deuxième cercle, centré sur la mairie, et les deux se croisent en deux points : deux maisons.

La première est au nord, en bordure d'un champ, et Claire s'y gare à onze heures du matin. C'est une maison basse avec un portail bleu, une balançoire dans le jardin et deux vélos d'enfant couchés dans l'herbe. Elle attend une heure, et elle voit sortir une femme avec une poussette et un chien, qui rit dans son téléphone en descendant la rue.

La seconde est à l'autre bout, au sud, dans une impasse de six pavillons.

Claire se gare une vingtaine de mètres avant, moteur coupé, vitre entrouverte à cause de la chaleur, et elle attend deux heures sans rien voir d'autre qu'un chat traverser et une tondeuse qu'on entend au loin sans savoir d'où.

Un homme sort du garage du troisième pavillon, la cinquantaine, chemise à carreaux, short, sandales. Il pose deux sacs-poubelle sur le trottoir et il se redresse en se tenant les reins.

De l'autre côté de la haie, une voisine l'appelle et lui demande s'il a de l'eau pour ses tomates.

— Ah non, moi j'ai tout perdu. Y a plus rien qui tient avec cette chaleur.

Elle reconnait sa voix.

— Je te tiens sale enfoiré, murmure-t-elle à elle-même.


Elle appelle le brigadier depuis sa voiture, deux rues plus loin.

Elle lui donne l'impasse, le numéro du pavillon, la couleur de la porte de garage. Elle lui explique les cloches, la sirène, les deux cercles, les deux points, la première maison éliminée. Elle lui dit qu'elle vient de reconnaître la voix et qu'elle en est absolument certaine, qu'il y a une femme dans cette maison et que cette femme fait une infection pulmonaire qui la tuera dans la semaine.

Il lui demande de rentrer chez elle et de ne surtout pas rester garée dans le secteur.

Ils y vont dans l'après-midi.

Ça dure vingt minutes. L'homme leur ouvre, il est poli et un peu surpris, il les fait entrer sans qu'on ait besoin de le lui demander, il leur propose même un café. Il leur montre le salon, la cuisine, l'étage.

Il leur dit qu'il vit seul, que sa femme est partie il y a un peu plus d'un an et qu'il préfère ne pas s'étendre là-dessus.

La voisine de derrière la haie confirme. Personne dans cette impasse n'a revu cette femme depuis l'été dernier, et il n'y a aucune disparition signalée à ce nom-là.

En repartant, l'un des deux agents s'excuse pour le dérangement.

Le brigadier rappelle Claire vers dix-huit heures, et il n'est même pas sec avec elle.

Il lui explique calmement qu'ils y sont allés, que le monsieur les a très bien reçus, qu'ils ont fait le tour et qu'il n'y avait rien, absolument rien. Que ces appareils captent parfois beaucoup plus loin qu'on ne l'imagine, surtout par temps sec, et que la voix a très bien pu venir d'ailleurs.

Puis il marque un temps.

— Et vous, madame ? Vous allez comment, en ce moment ? Il y a quelqu'un autour de vous ?

— Oui. Oui, oui. Ne vous inquiétez pas.

Ce soir-là, elle monte dans la chambre, elle s'assoit sur le lit refait et elle reste un long moment dans le noir avec le boîtier posé à côté d'elle.

Le ventilateur tourne. La diode verte pulse.

— J'ai dû me tromper de maison.


Les heures qui suivent, Claire ne fait plus rien.

Elle dort douze heures par nuit pour la première fois depuis le printemps et elle se réveille presque plus fatiguée qu'avant. Elle monte quand même dans la chambre tous les soirs, elle s'assoit sur le lit refait, et elle parle. Seule. Comme elle le fait depuis des mois.

Le boîtier, lui, reste branché.

Il continue de descendre. Il parle du temps, du volet qu'il n'a toujours pas repris, d'un voisin qui a fait refaire son allée.

Et la respiration, en fond, se dégrade.

Claire compte les heures en médecin. Passé un certain stade, ce n'est plus une question de médicament. Elle DOIT agir.


Le mercredi, elle va faire les courses pour la première fois depuis un mois.

Elle prend le sac, les clés, et elle fait sa liste dans sa tête dans la cuisine en ouvrant les placards, comme elle l'a toujours fait.

[FX : une porte de placard. Un frigo qu'on ouvre.]

— Du café. Du sopalin. Des sacs poubelle. Du liquide vaisselle... Et un pied-de-biche.


Elle rentre deux heures plus tard, elle range les courses, et elle pose le pied-de-biche debout dans le placard de l'entrée, derrière le balai.


Le vendredi soir, il y a un changement dans sa voix à lui.

— Non. Non non non. Reste avec moi. Regarde-moi. S'il te plaît. Regarde-moi. Je vais chercher de l'eau froide. Bouge pas. Je reviens. BORDEL, j’ai plus le choix !

Claire est debout dans son salon, le boîtier à la main.

Elle a entendu ce rythme respiratoire des dizaines de fois dans sa vie. Ce n'est plus une question de semaines. C'est une question de jours, peut-être moins.

Elle monte dans la chambre de sa mère et elle s'assoit sur le lit refait, exactement comme les autres soirs.

— Il fait une chaleur là-haut. Impossible de dormir. Je vais laisser la fenêtre de la cuisine ouverte cette nuit. Tant pis pour les moustiques.


La voix de sa mère lui revint en tête : « Fais attention à ce que tu dis. »


Voilà ce que Claire fait ensuite :

Elle descend, elle ouvre la fenêtre de la cuisine en grand et elle la bloque avec le crochet. Elle éteint toutes les lumières du rez-de-chaussée.

Elle récupère le pied-de-biche derrière le balai.

Elle traverse le couloir. Elle ouvre l'armoire du grand-père, celle avec des persiennes qui laisse passer un peu de lumière et d’air, et elle écarte les manteaux qui pendent encore dedans depuis quinze ans.

Et elle entre dans l'armoire avec le boîtier de la chambre – celui de sa mère – qu’elle pose à hauteur de poitrine, entre deux piles de draps.

Elle tient le sien contre elle, la molette tournée jusqu'en bas, la main posée à plat sur la diode pour que la lumière verte ne passe pas par les fentes.

Et elle attend.



PARTIE 10 :


Il est deux heures dix du matin quand l’homme s’infiltre par la fenêtre.

Il casse un vase en entrant.

— Et merde, fais chier. Bon tant pis.

Claire ne respire plus.

Il traverse le rez-de-chaussée. Il s'arrête dans l'entrée. Il reste là un temps qui paraît interminable.

— Madame ? … C'est moi. N'ayez pas peur. Je vais pas vous faire de mal.

Puis il monte.

— Je sais que vous êtes médecin. Je vous entends tous les soirs depuis le printemps. Il me fallait juste savoir où vous habitiez. Votre mère me l'a dit, un mardi. Elle voulait pas, au début. De toute façon, personne l'aurait crue. Vous alliez venir de vous-même, en plus. Vous l'aviez dit. Si elle avait pas crié… Vous venez avec moi, vous la soignez, et je vous ramène. C'est tout. Je vous le promets.

Arrivé sur le palier, il ne cherche pas. Il va droit à la chambre du fond.

D'autres paroles de sa mère lui revinrent en tête : « Ferme les rideaux. »

Il pousse la porte, il entre, et Claire l'entend s'immobiliser.

Ce qu'il a devant lui, c'est un lit fait au carré. Une table de nuit vide. Un verre propre à l'envers sur un napperon.

— … Nicole ?

Il fait deux pas dans la pièce. Il s'arrête. Puis il en fait deux autres.

Et il ressort dans le couloir.

Il avance entre les deux armoires.

— Vous êtes là. Je le sais. C'est juste pour dormir. Vous allez dormir un peu, c'est tout. Vous vous réveillez là-bas, vous la regardez, vous me dites ce qu'il faut faire et on en aura fini avec tout ça. Je vous le promet.

Claire le voit par les fentes de l’armoire. De dos, d'abord. Il porte une chemise claire. Un homme plus petit qu'elle ne l'imaginait, et beaucoup plus large.

Puis il s'arrête au milieu du couloir. Et quelque chose change dans sa voix.

— La fenêtre... La fenêtre ouverte… Vous saviez... Vous saviez que je vous entendais. C’est malin..

Il tourne lentement la tête vers l'armoire de la lingerie.

Et il la voit : la petite lumière verte qui bat dans le noir, à travers les persiennes

— Sale garce. Je sais où t’es. Arrête de jouer avec moi.

Il s'approche. Il pose la main à plat sur la porte de l'armoire, tout doucement, et il colle sa bouche contre le bois.

— Elle est en train de crever pendant qu'on parle. Tu comprends ça ? Alors je vais compter jusqu'à trois. Et si tu n'es pas sortie après ça, tu vas le regretter. Un… deux… trois.

Et il ouvre la porte d'un coup.



Il y a des draps pliés. Une pile de serviettes. Et un petit boîtier en plastique avec un ourson imprimé sur la coque, posé entre deux piles, dont la diode verte clignote.

Claire jaillit de l’armoire d’en face de celle où elle avait posé le premier babyphone que l’homme vient d’ouvrir.

Il commence à se retourner.

Mais la femme le frappe avec le pied de biche de toute ses forces.

L'homme est à terre, sur le ventre. Il a lâché la seringue, il gémit et il essaie de se retourner.

Mais Claire l'écrase au sol avec un genou entre les omoplates. Elle ramasse la seringue, et elle la met dans sa poche sans savoir si le produit est dosé pour endormir ou pour tuer.

Elle arrache le fil du ventilateur et elle lui attache les poignets dans le dos. Elle serre autant qu'elle peut, à genoux, dans le noir, les mains tremblantes d’adrénaline et de peur.

Elle prend son portefeuille dans sa poche arrière, et ses clés.

Elle appelle le brigadier en descendant l'escalier.

— C'est Claire Vasseur. Il est chez moi. Il est entré par la fenêtre, il est attaché à l'étage, j'ai son portefeuille et j'ai sa seringue. Il voulait me faire du mal ! Et je pars à l'impasse. Maintenant. La femme est en train de mourir, je ne vous attends pas.

Il lui hurle de ne pas y aller.

Mais elle déjà partie.



 PARTIE 11 :



Une fois devant chez lui, elle ouvre la porte de la maison de l'homme.

À l'intérieur, il fait presque frais. Ça sent la lessive et le renfermé. Il y a des photos encadrées dans le couloir, un couple, la trentaine, devant une voiture.

Claire ne s'arrête pas.

Elle traverse le rez-de-chaussée et elle trouve la porte de la cave dans le prolongement de la cuisine, avec un verrou neuf posé à l'extérieur.

Une dernière fois, les paroles de sa mère lui revinrent : « La dame. Elle est en bas. »

Elle ouvre alors la porte de la cave.

Et là, elle s'arrête. Une seconde.

Parce qu'elle connaît ce son. Celui de la chaîne qu'elle entendait dans le babyphone.

Elle descend.

La cave est petite. Il y a un matelas au sol contre le mur, avec des draps propres. Un ventilateur. Une bassine. Une pile de bouteilles d'eau. Une table de camping avec des plaquettes de médicaments, un thermomètre, et des compresses.

Et sur le mur, à trente centimètres du matelas, il y a un petit boîtier en plastique avec un ourson imprimé sur la coque.

Sur le matelas, il y a une femme.

Elle a une chaîne de vélo passée autour de la cheville, cadenassée à un anneau scellé dans le mur. Elle doit peser quarante kilos. Ses cheveux ont été coupés très court, à la main, sans doute pour l'hygiène.

Elle est réveillée. Elle regarde l'escalier.

Claire s'agenouille à côté d'elle.

— Je suis là. Comment vous vous appelez ?

— … Sandrine.

— Sandrine, je suis médecin. Vous avez une infection aux poumons. On va vous sortir de là.

— Il est où ?

— Il ne reviendra pas.

— Depuis combien de temps vous êtes ici ?

— Je sais pas.

— Vous savez quel mois on est ?

— Non.

Claire lui donne à boire par petites gorgées. Sandrine parle par morceaux, entre deux respirations.

— On s'est disputés, J'avais mon carton pour partir d’ici... Bruno a toujours été violent. Surtout ces derniers temps. Il fallait que je parte d’ici. J'étais en haut de l'escalier et... il m'a poussée.

Il y a quatorze mois, il y a eu une dispute. Une de plus. Elle avait dit qu'elle partait.

Elle était en haut de l'escalier de la cave, avec un carton. Et dans sa colère, il a poussé sa femme dans les escaliers.

— Je lui ai demandé d'appeler les secours

Mais il ne l’a pas fait. Elle a passé la première nuit en bas, consciente, à lui demander d'appeler. Elle se souvient qu'il était assis en haut des marches et qu'il pleurait.

Le lendemain, il a dit à la voisine qu'elle était partie pendant la nuit.

Et à partir de là, il ne pouvait plus revenir en arrière.

Il est descendu tous les jours pendant des mois. Il a apporté de l'eau, des médicaments, des draps propres, un ventilateur l'été et un radiateur l'hiver.

Il s’est retrouvé coincé dans son mensonge sans savoir comment en sortir.

Il a mis la chaîne le jour où elle a réussi à ramper jusqu'à l'escalier. Il a acheté le babyphone en pharmacie pour l'entendre quand elle avait besoin de quelque chose.

Et puis Sandrine dit une dernière chose.

— Je vous ai répondu.

— Pardon ?

— Quand vous parliez. Certains soirs, quand je pouvais. Je vous répondais. J’avais si peur…

Ces appareils-là n'envoient rien tant qu'il n'y a pas assez de bruit devant. C'est fait exprès, pour économiser la pile.

Il a fallu qu'elle hurle. Et c’est ce qui lui a sauvé la vie.

— Madame, vous êtes d’un courage redoutable. Parfois, l’acte le plus courageux qu’on puisse faire, c’est de demander de l’aide. C’est fini maintenant…


Sandrine est hospitalisée quarante et un jours.

Une infection pulmonaire, une fonte musculaire quasi totale, une carence en vitamine D, des lésions aux deux chevilles et un pied qui ne se repliera plus jamais correctement. Mais Elle remarchera avec une canne huit mois plus tard.

Elle est vivante. Et Claire va la voir toutes les semaines pendant tout ce temps.

Chez Claire, les policiers arrivent onze minutes après son appel.

La fenêtre de la cuisine est ouverte, le crochet est mis. Il y a du sang sur le plancher du couloir de l'étage, entre les deux armoires.

Et par terre, au milieu du couloir, il y a un fil de ventilateur avec deux nœuds défaits.


Trois semaines après, Claire est remontée dans la chambre de sa mère. Elle avait décidé de vider la maison, de la vendre, et de reprendre son cabinet en janvier.

Elle a débranché le ventilateur. Elle a vidé la table de nuit. Elle a pris le babyphone pour le mettre au carton.

Et elle s'est arrêtée.

Elle a tenu le boîtier dans sa main un long moment. Puis elle a tourné la molette du volume, celle qui n'avait pas bougé pendant quatre mois.

Elle s'est assise sur le lit, à la place où sa mère était couchée.

Et la voix de l'homme retentit une dernière fois :

— Je te retrouverai.

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