Les Visages du SS Watertown
photo de fantômes ou histoire trafiquée ?

En décembre 1924, un pétrolier américain du nom de SS Watertown navigue au large du Mexique.
Rien ne laissait présager que cette traversée ordinaire allait devenir l’une des histoires les plus étranges de l’histoire maritime, qui a été jusqu'à ce jour quasiment impossible à considérer comme retouchée (ou presque).
Une photo en particulier : celle de deux visages humains semblant flotter dans les vagues ; continue, un siècle plus tard, de hanter les amateurs de mystères.
Écouter le podcast :
SOMMAIRE
1. L'histoire vraie derrière l'étrange photo
2. La photo qui va devenir un monument du paranormal
3. Comment la photo est devenue célèbre ?
4. Une photo « authentifiée » par une agence privée ?
L'histoire vraie derrière l'étrange photo
En décembre 1924, le SS Watertown, pétrolier de la compagnie américaine Cities Service (future CITGO), effectue la liaison entre les États-Unis et l’Amérique centrale. Au large des côtes du Mexique, deux marins, James Courtney et Michael Meehan, sont envoyés nettoyer un réservoir ou un compartiment de carburant. Ils sont retrouvés asphyxiés par les vapeurs.
Leur mort est attestée par les registres de la compagnie et par des coupures de presse de l’époque, exhumées bien plus tard par le chercheur Blake Smith, qui a retracé l’affaire pour le magazine Fortean Times puis dans un article analysé en détail sur le site The Avocado.
Le lendemain, selon la tradition maritime, leurs corps sont enveloppés dans des toiles et immergés en mer.
L’équipage se recueille brièvement, puis reprend la route. Mais quelques heures plus tard, le premier officier remarque deux formes étranges dans le sillage du navire : des visages.
Ceux, affirmera-t-il, de Courtney et Meehan, semblant flotter dans l’écume et suivre le bateau.
Peinture de Samuel Emrys Evans du S.S. Watertown
La photo qui va devenir un monument du paranormal
Les jours suivants, d’autres marins jurent qu’ils voient les mêmes visages revenir, encore et encore, dans l’eau qui suit le navire. La rumeur se propage à bord : « L’océan nous rend les morts. La mer refuse de les garder. »
Face à cette histoire qui prend de l’ampleur, un officier décide de prendre une photo. Sur les versions les plus reprises du récit, il s’agit du capitaine Keith Tracy, qui aurait acheté un appareil à la première escale pour tenter de capturer le phénomène.
Selon ces mêmes sources, il aurait pris six clichés. Cinq ne montrent rien d’autre que des vagues.
Sur le sixième, en revanche, apparaissent deux visages, parfaitement visibles, dans l’écume.
C’est cette image, recadrée et reproduite à l’infini, que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de « Ghosts of the SS Watertown »
Comment la photo est devenue célèbre ?
Là où l’histoire se complique, c’est au moment de retracer le parcours exact de la photo.
On raconte qu’elle aurait d’abord été publiée dans un bulletin interne de la compagnie Cities Service, une revue d’entreprise intitulée Service, accompagnée d’un court texte rapportant l’épisode. Mais à ce jour, aucun exemplaire complet et vérifiable de ce bulletin n’a été retrouvé dans des archives publiques, ce qui laisse un angle mort gênant dans la chaîne des sources.
Ce qui est mieux documenté, c’est la redécouverte de la photo dans les années 1960. En 1963, le cliché est publié dans le magazine américain Fate, spécialisé dans les histoires paranormales, aux côtés d’autres récits d’OVNIs, de fantômes et de phénomènes inexpliqués. C’est cette diffusion nationale qui va vraiment installer l’image dans la culture populaire du paranormal.
À partir de là, la photo du Watertown est régulièrement reprise : dans des livres sur les fantômes, des listes de « vraies photos de spectres », des articles de sites spécialisés, ou des blogs dédiés aux histoires étranges.
Une photo « authentifiée » par une agence privée ?
Une affirmation revient souvent dans les récits modernes : le négatif aurait été vérifié par la Burns Detective Agency, une agence d’investigation privée américaine, qui aurait conclu qu’il ne s’agissait pas d’un montage.
Ce détail est largement repris par plusieurs sites et compilations de photos de fantômes, qui citent la Burns Detective Agency comme garantie de sérieux.
Problème :
-
aucun rapport officiel de cette expertise n’a jamais été retrouvé ;
-
il n’existe pas de copie connue du négatif original ;
-
on ne dispose que de reproductions du cliché, publiées a posteriori, parfois retouchées ou recadrées.
En clair, la mention de la Burns Detective Agency repose sur des sources secondaires qui se citent les unes les autres, sans qu’on puisse remonter à un document d’origine vérifiable.

Circulaire du 20/04/1914 de l'agence de détective de Seattle
Entre paréidolie, trucage et mythe entretenu
Quand on regarde la photo avec un œil un peu plus technique, plusieurs éléments posent question.
D’abord, l’échelle : si les visages étaient réellement pris au niveau de la mer depuis le pont du navire, ils devraient être gigantesques par rapport aux vagues. Leur taille semble peu compatible avec une scène réelle, ce qui laisse penser à un problème de perspective… ou à une image composite, obtenue par superposition de deux négatifs, une technique déjà connue à l’époque pour créer des « photos spirites ».
Ensuite, il y a le phénomène bien connu de paréidolie : notre cerveau adore reconnaître des visages là où il n’y en a pas : dans les nuages, les rochers, la fumée… ou l’écume des vagues. Dans le contexte d’un équipage qui vient de perdre deux camarades, fatigué, choqué, il est facile d’imaginer que chacun projette ce qu’il redoute ou ce qu’il espère voir.
Enfin, les différentes versions du cliché qui circulent aujourd’hui ne sont pas toutes identiques : contrastes renforcés, cadrages différents, visages plus ou moins nets… Au fil des décennies, la photo semble avoir été reproduite, parfois améliorée pour faire ressortir les visages, ce qui brouille encore un peu plus la frontière entre document brut et image travaillée.
Conclusion
Comme pour beaucoup d’images dites « inexpliquées », le plus fascinant n’est peut-être pas ce que la photo montre… mais ce qu’elle déclenche chez ceux qui la regardent. Une époque où une simple image en noir et blanc pouvait suffire à fabriquer une légende.
Toujours est-il que rien n'a pu prouvé concrètement qu'elle ait été trafiquée puisque l'original est introuvable. Mais les procédés de l'époque comme la superposition de négatifs permettaient déjà de créer des "montages".
Alors, paréidolie ? Histoire inventée ? Photo retouchée ? Ou une photographie paranormale ? A vous d'en juger.
Si vous aimez ce genre d'histoire mystérieuse, abordée sous un prisme rationnel, il en existe bien d'autres au format écrit ou audio.

