La photo de groupe du pensionnat de Kamloops : histoire vraie et mémoire d’une tragédie
Ils sont des dizaines, figés devant un grand bâtiment de brique. Des enfants en uniforme, raides, silencieux. Une photo de groupe, comme il en existe des milliers dans les archives canadiennes. Rien d’exceptionnel en apparence.
Mais cette image a été prise au Kamloops Indian Residential School, en Colombie-Britannique. Et derrière ce cliché se cache l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire du Canada : celui des pensionnats autochtones, mis en place pour briser des cultures entières au nom de "l’assimilation".

Photo de groupe (1931) : Centre national pour la vérité et réconciliation.
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L’objectif des pensionnats : "en finir avec le problème indien"
Le système naît de l’Indian Act de 1876, qui donnait au gouvernement fédéral le pouvoir de contrôler la vie des Premières Nations, Inuits et Métis. L’idée était simple : effacer les identités autochtones pour les remplacer par une culture imposée.
Les pensionnats devinrent l’outil central de cette politique.
En 1920, la scolarisation dans ces établissements devient obligatoire pour de nombreux enfants.
Le haut fonctionnaire Duncan Campbell Scott résumait ainsi l’idéologie du programme :
« I want to get rid of the Indian problem » — « Je veux en finir avec le problème indien. »
Entre la fin du XIXᵉ siècle et 1996, plus de 150 000 enfants autochtones ont été envoyés dans ces écoles à travers le pays.
Ce que vivaient les enfants
Entrer dans un pensionnat, c’était perdre sa famille, sa langue et sa culture. Les enfants étaient arrachés à leurs parents, parfois envoyés à des centaines de kilomètres de chez eux.
Dès leur arrivée, on leur coupait les cheveux, on leur retirait leurs vêtements traditionnels, on leur interdisait de parler leur langue. Ils recevaient un nouveau nom, souvent chrétien, et devaient suivre un rythme strict dicté par les responsables religieux ou administratifs.
Les témoignages rassemblés par la Commission de vérité et réconciliation (CVR) décrivent un quotidien marqué par la malnutrition, les travaux forcés, les abus physiques et sexuels. Beaucoup d’enfants subissaient des punitions sévères pour avoir parlé leur langue maternelle. Des survivants témoignent : "J'ai parler ma langue, on m'a frappé. Je ne l'ai plus jamais fait."

Archive de l'église unie du Canada
La CVR estime qu’au moins 4 000 enfants sont morts dans le système des pensionnats, souvent de maladies liées à la faim, au manque de soins ou aux mauvais traitements. D’autres ont simplement "disparu", leurs décès jamais enregistrés.
En 2015, le rapport final de la Commission a qualifié le système de génocide culturel.
Kamloops : un pensionnat emblématique
Parmi ces institutions, le Kamloops Indian Residential School est devenu un symbole.
Ouvert en 1890, il pouvait accueillir jusqu’à 500 élèves au début des années 1950, ce qui en faisait le plus grand pensionnat du pays.
Il est resté en activité jusqu’en 1978, soit près d’un siècle de fonctionnement.
Des générations d’enfants Secwépemc et d’autres nations y ont été envoyées. Les archives, bien que lacunaires, indiquent une discipline stricte et des conditions de vie similaires aux autres pensionnats : privation, isolement, sévices.

Photo du pensionnat aujourd'hui
Mai 2021 : la découverte qui a bouleversé le pays
Le 27 mai 2021, la Nation Tk̓emlúps te Secwépemc a annoncé les résultats préliminaires d’un relevé géophysique par radar à pénétration de sol (GPR). La même que celle utilisé dans la découverte de la cité de Z. Ces recherches ont identifié 215 emplacements compatibles avec des sépultures non marquées d’enfants ayant fréquenté l’établissement.
Il faut préciser que le GPR ne montre pas directement des restes humains : il détecte des anomalies dans le sol (perturbations, formes, alignements). Mais pour les communautés concernées, ces données confirmaient des récits transmis depuis des générations.
L’annonce de Kamloops a eu un effet d’électrochoc. Dans les semaines suivantes, d’autres communautés ont mené des recherches similaires, révélant des centaines d’autres sépultures non marquées, notamment à Marieval (Saskatchewan).
La majorité des pensionnats autochtones au Canada étaient dirigés par des institutions religieuses, principalement l’Église catholique. Kamloops lui-même fut géré par l’Église jusqu’en 1969, avant de passer sous la responsabilité du gouvernement fédéral.
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Après la découverte des sépultures, l’archevêque de Vancouver, Michael Miller, a reconnu « l’état déplorable des pensionnats gérés par l’Église » et affirmé que « le temps n’élimine pas cette souffrance ». Malgré cela, le pape François avait refusé en 2018 de présenter des excuses, une décision qui a profondément marqué les survivants et leurs familles.
Pour beaucoup, le rôle de l’Église dans ce système reste une honte historique, indissociable du génocide culturel reconnu par la Commission de vérité et réconciliation en 2015.
Une mémoire encore ouverte
À la suite de ces découvertes, le Canada a multiplié les gestes symboliques : drapeaux en berne, cérémonies de commémoration, appels à l’ouverture des archives. Le 30 septembre est devenu la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, pour rendre hommage aux enfants disparus et aux survivants.
Mais les plaies restent ouvertes. Les séquelles psychologiques et sociales des pensionnats marquent encore les communautés autochtones. Comme l’a rappelé la CVR, il ne s’agit pas seulement d’un passé lointain : c’est une mémoire vivante, transmise de génération en génération.

